One
2666 Motor Avenue
La Crown Victoria poussiéreuse remonte lentement Harrison Street. Il n'est pas encore onze heures et ce jeudi, Kingman, comme tout l'Arizona, est calme. Le lieutenant Thomas Slade tient le volant, Le ruban d'asphalte se reflétant dans les verres argentés de ses lunettes. Du coin de l'œil, il croit capter un geste étrange de son jeune et nouveau coéquipier. Il tourne la tête vers lui et le regarde par-dessus ses montures :
— Dis-moi Willy… Tu viens de renifler tes aisselles ?
Le jeune homme, surpris et gêné, passe sa main dans ses cheveux en brosse avant de bafouiller :
— Oh… Oui lieutenant. Je… il hésite puis... fais ça souvent oui.
Perplexe, Thomas se concentre de nouveau vers la route, se contentant d'un :
— Hun, hun…
La Ford de patrouille s'arrête un instant au stop. Le soleil frappe la carrosserie. Le lieutenant en profite :
— C'est ta première notification ? Tu stresses.
— Oui, c'est la première, mais non, ça va.
— Ouais ?
— Pas de problème, lieutenant…
— Alors pourquoi tu t'renifle ?
William est mal à l'aise.
— Je pensais que vous m'verriez pas… Et je…
— Mais j't'ai vu Willy, alors ?
Le jeune officier se caresse la joue d'une main et gigote légèrement sur son siège. Il cherche ses mots :
— Bah, je sais pas trop… J'aime ça !
Se tournant vers lui, Slade relève ses lunettes au-dessus de ses sourcils, perplexe :
— T'aimes te renifler ?
— Ouais… enfin non… pas que… J'aime… il peine à trouver une phrase qui ne le ferait pas passer pour un malade. J'aime certaines odeurs… disons, étranges.
Slade le fixe encore quelques secondes, enclenche son clignotant puis s'engage sur Motor Avenue :
— Hun, hun… et… tu peux m'en dire plus ?
— Ouais j'peux lieutenant. Mais c'est un peu bizarre j'crois.
— Mouais… Moi le bizarre, en quarante ans de police… Une fois, on a coffré un gars du coin. Le type mettait les robes de sa tante pour livrer les pizzas…
Il jette un nouveau coup d'œil à Willy :
— Donc un adjoint qui aime quand ça pue…
— Non lieutenant, pas « quand ça pue ». J'ai dit « Odeurs étranges ».
— Tu sais Willy, si j'venais coller mon pif sous tes bras… Sûr que j'trouverais que ça pue…
— C'est vrai… Ouais, y'a un peu de ça…
Feignant l'agacement, le lieutenant hausse légèrement le ton :
— Alors Willy ! Tu attends que j't'e supplie ou quoi ?
Résigné et piégé, le jeune adjoint lâche prise :
— Non lieutenant, il marque une courte pause. Depuis gosse, y'a certains trucs que j'aime sentir. Des choses bizarres. J'sais même pas pourquoi.
— Hun, hun…
— Par exemple, ça : j'adore passer mon index sous les ailes de mon nez… Il le fait, renifle son doigt, avant de reprendre :
— Ça sent un peu… Arf, j'sais pas. Un peu la merde de chien…
— Oh ! La merde de chien ?
— Ouais, pas tout à fait, mais un peu…
— Ok Willy. J'aimerais en savoir plus, mais on arrive.
Alors que le bruit mécanique du clignotant résonne dans l'habitacle, William demande :
— Vous connaissiez la victime, non ?
— Ouais…
La voiture de patrouille s'arrête devant le garage du 2666 Motor Avenue. Slade coupe le moteur. Il ouvre la porte et sort du véhicule en attrapant son chapeau sur le tableau de bord. Il le chausse pendant que Willy descend à son tour de la Ford. Ils claquent les portes en même temps :
— Nick… Je connais sa femme depuis l'école…
Il se dirige vers le porche en murmurant :
— Elle est gentille, Samantha…
William le suit jusqu'à la porte. Slade lui désigne du menton la sonnette. Il appuie. De l'autre côté des murs résonne une version carillon de : « America the Beautiful ».
Dehors, le soleil tape fort.
Un vieux pick-up passe lentement dans la rue en ronronnant puis surviens le cliquetis d'un verrou et l'enclenchement d'une poignée. Samantha apparaît dans l’encadrement de la porte. À la vue du lieutenant, elle ouvre de grands yeux désabusés sous ses cheveux blonds laqués :
— Raah, Nick ! Qu'est-ce qu'il a foutu ? lance-t-elle en levant à peine ses bras.
— Salut Sam, on peut entrer ?
— 'Sûr.
Elle secoue la tête sèchement à droite pour inviter les deux flics à la suivre :
— Fermez la porte ! J'ai allumé la clim.
On l'aurait deviné au léger bourdonnement de fond. Thomas retire son chapeau et Willy referme la porte. Samantha marche jusqu'au salon.
— Vous pouvez garder vos grolles les gars, elle passe la porte du living. Je m'en doutais. Putain ! Quand j'ai vu qu'il était pas là c'matin… J'étais sûre qu'il avait fait une connerie. C'est quoi cette fois Thomas ?
Elle attend la réponse, figée devant les deux policiers au milieu de son salon. Slade tient son chapeau sur sa poitrine, l’air grave :
— On s'assoit Sam ?
— … Okay… C'est une grosse connerie alors… Café ?
— Oh oui m'dame !
Slade lance un regard à son coéquipier qui a visiblement très envie de caféine. Ils s'assoient et Samantha se dirige vers la cuisine. En cherchant ses tasses, elle demande :
— Thomas ? T'en prends un ?
— Non merci.
— Il est déjà prêt !
— … Okay Sam.
Depuis la cuisine, le tintement de la céramique des tasses ponctue les mots de Samantha :
— Il a buté quelqu'un c'est ça ? Elle n'attend pas de réponse. Du sucre ?
— Un peu de lait c'est possible ?
Thomas laisse retomber lourdement sa main sur sa cuisse en toisant son adjoint.
— Bien sûr jeune homme. Et toi Tom ?
— Rien Sam. Merci. Tu peux revenir s'il te plaît ?
— J'arrive ! Tu sais, je l’savais... Ça devait arriver. À toujours se saouler… Et avec son tempérament de merde !
— C'est pas ça… Reviens. Je vais t'expliquer.
— Ah ? …
Elle les rejoint, un plateau à la main. Elle tend sa tasse à Willy qui la saisit en la remerciant. Thomas fait de même mais la dépose aussitôt sur la table. Samantha s'assoit en face d'eux et porte un mug rose à ses lèvres rouge vif :
— Alors. Il a fait quoi ?
Elle lève la tasse, le liquide chaud glisse entre ses dents.
— Il est mort Sam.
Elle baisse son mug, le pose devant elle. Avale sa gorgée et se recule en levant le sourcil.
— Oww... échappe-t-elle.
Elle essaie de poursuivre mais rien n'arrive. Ses lèvres tremblent. Ses yeux laissent échapper plus de surprise que de tristesse. Willy force un sourire compatissant qui lui donne l'air niais :
— On est désolés m'dame…
Il parcourt les photos sur la commode depuis le fauteuil. Nick à la pêche, Nick et un gros steak, Nick et son nouveau Chevy Blazer, leur mariage.
— C'était un type bien.
À ces derniers mots, Samantha se redresse lentement de son fauteuil pour saisir de nouveau son café en tournant la tête de droite à gauche :
— Hin, hin. Tu sais, on peut définir Nick de plein d’façons mais, elle reprend une gorgée, déglutit et poursuit, « un type bien », sûrement pas !
— Sam… tente Thomas face à la gêne de son jeune coéquipier.
— Ben quoi ? C'est vrai non ?
— Ouais, bien sûr…
— Il lui est arrivé quoi ?
Thomas finit par prendre sa tasse.
— Ben justement…
Will le coupe avec enthousiasme :
— Une vrai boucherie m’dame !
Slade écarte les bras en dodelinant de la tête toute en soufflant longuement entre surprise et agacement :
— Will, dis moi, tu pourrais faire preuve d’un minimum de compassion ?
— Oh pardon lieutenant … se confond l’adjoint, j’ai pas reflechie et...
— J’ai vu oui… donc s’il te plait Willy tait toi… et Excuse toi.
— Pardon Lieute…
— Pas a moi !
Willy se tourne brusquement vers Samantha, embarrassé et confus, avec sincérité il reprend :
— Pardon m’dame j’ai été stupide...
— Te flagelle pas va… lui renvoie Sam avec sympathie. Mais alors, il s’est passez quoi ?
— Un accident de la route, reprend Slade. Enfin, une collision.
— Comment ca ?
— On pense que c’est volontaire.
— On en est sur même lieutenant.
— Bon sang Willy veut tu bien te taire ! S’agace le lieutenant.
Samantha glousse entre deux gorgé de café. Slade laisse encore son regard lourd posé sur William avant de reprendre :
— Donc. Oui, comme dit William, c’est volontaire.
Samantha ne semble pas surprise par l’annonce que son mari a été assassiné, elle pose ca tasse sur la table basse après une dernière gorgé qu’elle avale d’une traite déglutissant bruyamment. Elle regarde les deux agent puis demande :
— Et… Vous avez des pistes ?
Thomas secoue négativement la tête :
— Pas vraiment non… Y'a eu cette Indienne l'autre jour mais...
— Quelle Indienne ? demande Samantha.
— Elle est venue nous voir il y a presque une semaine. Nick l'aurait… Elle dit que Nick l'aurais violée.
Sam se tourne vers Willy, désabusée :
— Un type bien hein ?
Willy ne répond pas.
— Mmh, quoi qu'il en soit, On enquête. Je trouverais qui a fait ca.
— Pour lui r'mettre une médaille ? ironise Samantha.
— Sam... Je sais que Nick, c'était… enfin Nick quoi et que ça, dit-il en désignant d'un doigt le salon dans son ensemble. C'était pas ce que tu voulais. Mais ça reste un meurtre.
— Ouais… Faites ce que vous voulez. J'aurais bien fini par le buter moi même, rétorque-t-elle avec ironie.
— Dis pas ça Sam... Quand même... essaie d'adoucir Thomas.
— Mouais...
Elle se lève pour conclure, repose les tasses sur son plateau et se dirige vers la cuisine. Les deux hommes se lèvent, Willy la remercie pour le café et Thomas prévient :
— On va y aller Sam... Ça va aller ?
— Ouais ! répond-elle de loin.
L'eau coule, elle rince sa vaisselle Les deux flics s'apprêtent à franchir la porte d'entrée lorsqu'elle apparaît au bout du couloir. Appuyée sur un mur :
— Thomas, attends...
Il se tourne et croise ses yeux bleus. Il connaît ces yeux. Il la connaît elle... Il souffle profondément et demande à Willy :
— Écoute... Va m'attendre dans la voiture s'te plaît.
— Oh... Ouais bien sûr, j'comprends, il salut Samantha en levant une main. Au r’voir madame !
Elle lui répond d'un mélange entre un clin d'œil et un sourire et le jeune officier quitte la maison, refermant la porte derrière lui.
Samantha se dirige lentement vers Thomas, son regard plongé dans le sien. Il pose son chapeau sur un crochet au mur. À quelques centimètres l'un de l'autre, elle pose ses mains à plat sur son torse :
— Sam… chuchotte Slade en l’enlaçant.
Elle plonge dans ses yeux, les siens brillent. Sa langue caresse sa lèvre inférieure :
— Tu peux venir habiter ici maintenant…
Il saisit ses hanches et lui murmure :
— Oh Samie… je n’ai jamais rien voulu d’autre... Mais c'est trop tôt... Et je dois toujours m'occuper de papa...
Elle souffle gentiment en lui souriant, sa main glisse de son torse jusqu'à son entrejambe, elle saisit Tom :
— Mmh, mais tu as quand même envie...
— Toujours Sam.
Willy a démarré la voiture pour avoir la climatisation. Le V8 Ford ronronne en douceur. Dans l'habitacle, la radio laisse échapper les premières notes de « The Bittersweet Symphony ». Machinalement, il passe son index sous les ailes de son nez, pensif. Absorbé par la mélodie, il le renifle.
Apres de longue minutes, Thomas sort, chausse son chapeau et rejoint la Crown Victoria. Il ouvre la porte, s'installe et pose son chapeau sur le tableau de bord. Il est essoufflé, le visage rougi. Il se recoiffe d'une main et enclenche la marche arrière. Willy, compatissant :
— Vous auriez pu craquer d'vant moi lieutenant. Mais j'comprends... Je respecte ca et vous savez, pour ce que j’ai dit tout a l’heure, je suis désolé j’ai...
Thomas le regarde et lui tapote l'épaule avec tendresse :
— T'en fait pas Willy, c’etait ta premiere notif… t’es un bon gars.
Willy souris, reconnaissant de ne pas s’être fait engueuler puis enchaine :
— Savez, j'ai pas cru à ce qu'elle disait. Elle voulait juste être seule pour pleurer, c'est tout... Maman est comme ça aussi.
Thomas ne répond pas mais lui fait un clin d'œil avant de dissimuler ses yeux derrière ses lunettes. Il recule, place le sélecteur sur « drive » et s'engage sur Motor Avenue. Richard Ashcroft est toujours en train de chanter à la radio quand le lieutenant demande :
— Au fait Will, tu viens à la réunion ce soir ? Le Grand Dragon sera là, on fait un gros barbecue...
Le jeune homme sourit à Thomas, gêné, avant de répondre :
— Ah... ce soir je r'garde X-Files avec maman... désolé lieutenant.
— Pas d'problème. Tu sais, tu nous rejoins quand tu veux.
Le temps flotte un instant. La voiture s'arrête au stop avant de tourner sur Harrison Street. Willy, soucieux, hésite un instant puis lance :
— Vous savez lieutenant. J'crois qu'il faut dire « native américaine ». Pas « Indienne ».
— Paraît ouais…
Il est bientôt midi maintenant et la Crown Victoria poussiéreuse descend Harrison Street. Kingman et l'Arizona sont pour le moment toujours calmes.