Kill-N-Out Burgers, par Chaos-Boy

Kill-N-Out Burgers

Chaos-Boy

One

2666 Motor Avenue

La Crown Victoria poussiéreuse remonte lentement Harrison Street. Il n'est pas encore onze heures et ce jeudi, Kingman, comme tout l'Arizona, est calme. Le lieutenant Thomas Slade tient le volant, Le ruban d'asphalte se reflétant dans les verres argentés de ses lunettes. Du coin de l'œil, il croit capter un geste étrange de son jeune et nouveau coéquipier. Il tourne la tête vers lui et le regarde par-dessus ses montures :

— Dis-moi Willy… Tu viens de renifler tes aisselles ?

Le jeune homme, surpris et gêné, passe sa main dans ses cheveux en brosse avant de bafouiller :

— Oh… Oui lieutenant. Je… il hésite puis... fais ça souvent oui.

Perplexe, Thomas se concentre de nouveau vers la route, se contentant d'un :

— Hun, hun…

La Ford de patrouille s'arrête un instant au stop. Le soleil frappe la carrosserie. Le lieutenant en profite :

— C'est ta première notification ? Tu stresses.

— Oui, c'est la première, mais non, ça va.

— Ouais ?

— Pas de problème, lieutenant…

— Alors pourquoi tu t'renifle ?

William est mal à l'aise.

— Je pensais que vous m'verriez pas… Et je…

— Mais j't'ai vu Willy, alors ?

Le jeune officier se caresse la joue d'une main et gigote légèrement sur son siège. Il cherche ses mots :

— Bah, je sais pas trop… J'aime ça !

Se tournant vers lui, Slade relève ses lunettes au-dessus de ses sourcils, perplexe :

— T'aimes te renifler ?

— Ouais… enfin non… pas que… J'aime… il peine à trouver une phrase qui ne le ferait pas passer pour un malade. J'aime certaines odeurs… disons, étranges.

Slade le fixe encore quelques secondes, enclenche son clignotant puis s'engage sur Motor Avenue :

— Hun, hun… et… tu peux m'en dire plus ?

— Ouais j'peux lieutenant. Mais c'est un peu bizarre j'crois.

— Mouais… Moi le bizarre, en quarante ans de police… Une fois, on a coffré un gars du coin. Le type mettait les robes de sa tante pour livrer les pizzas…

Il jette un nouveau coup d'œil à Willy :

— Donc un adjoint qui aime quand ça pue…

— Non lieutenant, pas « quand ça pue ». J'ai dit « Odeurs étranges ».

— Tu sais Willy, si j'venais coller mon pif sous tes bras… Sûr que j'trouverais que ça pue…

— C'est vrai… Ouais, y'a un peu de ça…

Feignant l'agacement, le lieutenant hausse légèrement le ton :

— Alors Willy ! Tu attends que j't'e supplie ou quoi ?

Résigné et piégé, le jeune adjoint lâche prise :

— Non lieutenant, il marque une courte pause. Depuis gosse, y'a certains trucs que j'aime sentir. Des choses bizarres. J'sais même pas pourquoi.

— Hun, hun…

— Par exemple, ça : j'adore passer mon index sous les ailes de mon nez… Il le fait, renifle son doigt, avant de reprendre :

— Ça sent un peu… Arf, j'sais pas. Un peu la merde de chien…

— Oh ! La merde de chien ?

— Ouais, pas tout à fait, mais un peu…

— Ok Willy. J'aimerais en savoir plus, mais on arrive.

Alors que le bruit mécanique du clignotant résonne dans l'habitacle, William demande :

— Vous connaissiez la victime, non ?

— Ouais…

La voiture de patrouille s'arrête devant le garage du 2666 Motor Avenue. Slade coupe le moteur. Il ouvre la porte et sort du véhicule en attrapant son chapeau sur le tableau de bord. Il le chausse pendant que Willy descend à son tour de la Ford. Ils claquent les portes en même temps :

— Nick… Je connais sa femme depuis l'école…

Il se dirige vers le porche en murmurant :

— Elle est gentille, Samantha…

William le suit jusqu'à la porte. Slade lui désigne du menton la sonnette. Il appuie. De l'autre côté des murs résonne une version carillon de : « America the Beautiful ».

Dehors, le soleil tape fort.

Un vieux pick-up passe lentement dans la rue en ronronnant puis surviens le cliquetis d'un verrou et l'enclenchement d'une poignée. Samantha apparaît dans l’encadrement de la porte. À la vue du lieutenant, elle ouvre de grands yeux désabusés sous ses cheveux blonds laqués :

— Raah, Nick ! Qu'est-ce qu'il a foutu ? lance-t-elle en levant à peine ses bras.

— Salut Sam, on peut entrer ?

— 'Sûr.

Elle secoue la tête sèchement à droite pour inviter les deux flics à la suivre :

— Fermez la porte ! J'ai allumé la clim.

On l'aurait deviné au léger bourdonnement de fond. Thomas retire son chapeau et Willy referme la porte. Samantha marche jusqu'au salon.

— Vous pouvez garder vos grolles les gars, elle passe la porte du living. Je m'en doutais. Putain ! Quand j'ai vu qu'il était pas là c'matin… J'étais sûre qu'il avait fait une connerie. C'est quoi cette fois Thomas ?

Elle attend la réponse, figée devant les deux policiers au milieu de son salon. Slade tient son chapeau sur sa poitrine, l’air grave :

— On s'assoit Sam ?

— … Okay… C'est une grosse connerie alors… Café ?

— Oh oui m'dame !

Slade lance un regard à son coéquipier qui a visiblement très envie de caféine. Ils s'assoient et Samantha se dirige vers la cuisine. En cherchant ses tasses, elle demande :

— Thomas ? T'en prends un ?

— Non merci.

— Il est déjà prêt !

— … Okay Sam.

Depuis la cuisine, le tintement de la céramique des tasses ponctue les mots de Samantha :

— Il a buté quelqu'un c'est ça ? Elle n'attend pas de réponse. Du sucre ?

— Un peu de lait c'est possible ?

Thomas laisse retomber lourdement sa main sur sa cuisse en toisant son adjoint.

— Bien sûr jeune homme. Et toi Tom ?

— Rien Sam. Merci. Tu peux revenir s'il te plaît ?

— J'arrive ! Tu sais, je l’savais... Ça devait arriver. À toujours se saouler… Et avec son tempérament de merde !

— C'est pas ça… Reviens. Je vais t'expliquer.

— Ah ? …

Elle les rejoint, un plateau à la main. Elle tend sa tasse à Willy qui la saisit en la remerciant. Thomas fait de même mais la dépose aussitôt sur la table. Samantha s'assoit en face d'eux et porte un mug rose à ses lèvres rouge vif :

— Alors. Il a fait quoi ?

Elle lève la tasse, le liquide chaud glisse entre ses dents.

— Il est mort Sam.

Elle baisse son mug, le pose devant elle. Avale sa gorgée et se recule en levant le sourcil.

— Oww... échappe-t-elle.

Elle essaie de poursuivre mais rien n'arrive. Ses lèvres tremblent. Ses yeux laissent échapper plus de surprise que de tristesse. Willy force un sourire compatissant qui lui donne l'air niais :

— On est désolés m'dame…

Il parcourt les photos sur la commode depuis le fauteuil. Nick à la pêche, Nick et un gros steak, Nick et son nouveau Chevy Blazer, leur mariage.

— C'était un type bien.

À ces derniers mots, Samantha se redresse lentement de son fauteuil pour saisir de nouveau son café en tournant la tête de droite à gauche :

— Hin, hin. Tu sais, on peut définir Nick de plein d’façons mais, elle reprend une gorgée, déglutit et poursuit, « un type bien », sûrement pas !

— Sam… tente Thomas face à la gêne de son jeune coéquipier.

— Ben quoi ? C'est vrai non ?

— Ouais, bien sûr…

— Il lui est arrivé quoi ?

Thomas finit par prendre sa tasse.

— Ben justement…

Will le coupe avec enthousiasme :

— Une vrai boucherie m’dame !

Slade écarte les bras en dodelinant de la tête toute en soufflant longuement entre surprise et agacement :

— Will, dis moi, tu pourrais faire preuve d’un minimum de compassion ?

— Oh pardon lieutenant … se confond l’adjoint, j’ai pas reflechie et...

— J’ai vu oui… donc s’il te plait Willy tait toi… et Excuse toi.

— Pardon Lieute…

— Pas a moi !

Willy se tourne brusquement vers Samantha, embarrassé et confus, avec sincérité il reprend :

— Pardon m’dame j’ai été stupide...

— Te flagelle pas va… lui renvoie Sam avec sympathie. Mais alors, il s’est passez quoi ?

— Un accident de la route, reprend Slade. Enfin, une collision.

— Comment ca ?

— On pense que c’est volontaire.

— On en est sur même lieutenant.

— Bon sang Willy veut tu bien te taire ! S’agace le lieutenant.

Samantha glousse entre deux gorgé de café. Slade laisse encore son regard lourd posé sur William avant de reprendre :

— Donc. Oui, comme dit William, c’est volontaire.

Samantha ne semble pas surprise par l’annonce que son mari a été assassiné, elle pose ca tasse sur la table basse après une dernière gorgé qu’elle avale d’une traite déglutissant bruyamment. Elle regarde les deux agent puis demande :

— Et… Vous avez des pistes ?

Thomas secoue négativement la tête :

— Pas vraiment non… Y'a eu cette Indienne l'autre jour mais...

— Quelle Indienne ? demande Samantha.

— Elle est venue nous voir il y a presque une semaine. Nick l'aurait… Elle dit que Nick l'aurais violée.

Sam se tourne vers Willy, désabusée :

— Un type bien hein ?

Willy ne répond pas.

— Mmh, quoi qu'il en soit, On enquête. Je trouverais qui a fait ca.

— Pour lui r'mettre une médaille ? ironise Samantha.

— Sam... Je sais que Nick, c'était… enfin Nick quoi et que ça, dit-il en désignant d'un doigt le salon dans son ensemble. C'était pas ce que tu voulais. Mais ça reste un meurtre.

— Ouais… Faites ce que vous voulez. J'aurais bien fini par le buter moi même, rétorque-t-elle avec ironie.

— Dis pas ça Sam... Quand même... essaie d'adoucir Thomas.

— Mouais...

Elle se lève pour conclure, repose les tasses sur son plateau et se dirige vers la cuisine. Les deux hommes se lèvent, Willy la remercie pour le café et Thomas prévient :

— On va y aller Sam... Ça va aller ?

— Ouais ! répond-elle de loin.

L'eau coule, elle rince sa vaisselle Les deux flics s'apprêtent à franchir la porte d'entrée lorsqu'elle apparaît au bout du couloir. Appuyée sur un mur :

— Thomas, attends...

Il se tourne et croise ses yeux bleus. Il connaît ces yeux. Il la connaît elle... Il souffle profondément et demande à Willy :

— Écoute... Va m'attendre dans la voiture s'te plaît.

— Oh... Ouais bien sûr, j'comprends, il salut Samantha en levant une main. Au r’voir madame !

Elle lui répond d'un mélange entre un clin d'œil et un sourire et le jeune officier quitte la maison, refermant la porte derrière lui.

Samantha se dirige lentement vers Thomas, son regard plongé dans le sien. Il pose son chapeau sur un crochet au mur. À quelques centimètres l'un de l'autre, elle pose ses mains à plat sur son torse :

— Sam… chuchotte Slade en l’enlaçant.

Elle plonge dans ses yeux, les siens brillent. Sa langue caresse sa lèvre inférieure :

— Tu peux venir habiter ici maintenant…

Il saisit ses hanches et lui murmure :

— Oh Samie… je n’ai jamais rien voulu d’autre... Mais c'est trop tôt... Et je dois toujours m'occuper de papa...

Elle souffle gentiment en lui souriant, sa main glisse de son torse jusqu'à son entrejambe, elle saisit Tom :

— Mmh, mais tu as quand même envie...

— Toujours Sam.

Willy a démarré la voiture pour avoir la climatisation. Le V8 Ford ronronne en douceur. Dans l'habitacle, la radio laisse échapper les premières notes de « The Bittersweet Symphony ». Machinalement, il passe son index sous les ailes de son nez, pensif. Absorbé par la mélodie, il le renifle.

Apres de longue minutes, Thomas sort, chausse son chapeau et rejoint la Crown Victoria. Il ouvre la porte, s'installe et pose son chapeau sur le tableau de bord. Il est essoufflé, le visage rougi. Il se recoiffe d'une main et enclenche la marche arrière. Willy, compatissant :

— Vous auriez pu craquer d'vant moi lieutenant. Mais j'comprends... Je respecte ca et vous savez, pour ce que j’ai dit tout a l’heure, je suis désolé j’ai...

Thomas le regarde et lui tapote l'épaule avec tendresse :

— T'en fait pas Willy, c’etait ta premiere notif… t’es un bon gars.

Willy souris, reconnaissant de ne pas s’être fait engueuler puis enchaine :

— Savez, j'ai pas cru à ce qu'elle disait. Elle voulait juste être seule pour pleurer, c'est tout... Maman est comme ça aussi.

Thomas ne répond pas mais lui fait un clin d'œil avant de dissimuler ses yeux derrière ses lunettes. Il recule, place le sélecteur sur « drive » et s'engage sur Motor Avenue. Richard Ashcroft est toujours en train de chanter à la radio quand le lieutenant demande :

— Au fait Will, tu viens à la réunion ce soir ? Le Grand Dragon sera là, on fait un gros barbecue...

Le jeune homme sourit à Thomas, gêné, avant de répondre :

— Ah... ce soir je r'garde X-Files avec maman... désolé lieutenant.

— Pas d'problème. Tu sais, tu nous rejoins quand tu veux.

Le temps flotte un instant. La voiture s'arrête au stop avant de tourner sur Harrison Street. Willy, soucieux, hésite un instant puis lance :

— Vous savez lieutenant. J'crois qu'il faut dire « native américaine ». Pas « Indienne ».

— Paraît ouais…

Il est bientôt midi maintenant et la Crown Victoria poussiéreuse descend Harrison Street. Kingman et l'Arizona sont pour le moment toujours calmes.

Nine To Ten

Partie 1 : The Blue Iroc

Le compteur de la Camaro affiche une vitesse bien au-delà des 70 autorisées. Elle soulève un léger voile ocre à son passage. Sa carrosserie bleue se reflète dans les citernes chromées des camions qu’elle dépasse. Le soleil frappe la route fendant le désert du Mojave. Il sera bientôt cinq heures. Dans l’habitacle, deux doigts vernis de noir enclenchent le clignotant. La Camaro vire sèchement et emprunte la sortie 107.

Derrière les vitres brûlantes de la station-service, le caissier somnole. À la radio, on apprend que la police est toujours à la recherche de la personne responsable de neuf meurtres dans la région. La clim bourdonne. Le parking est vide, les pompes sont désertes, mais il y a un client. Un trucker l’a déposé ici il y a environ une heure. Depuis, il erre dans la boutique, feuilletant des magazines, traînant devant les snacks.

Le grognement d’un V8 sort le caissier de sa torpeur. Il sursaute légèrement et tourne la tête vers l’entrée du parking du Najah’s Desert Oasis, on est en Californie. C’est la première station depuis la frontière avec l’Arizona. La Chevrolet usée se dirige vers la station-service à vive allure et s’y arrête sans ménagement. Les pneus crissent. Le caissier grimace et le client étend son cou depuis le rayon des magazines pour regarder à la fenêtre.

Alors que ce dernier attrape un troisième journal, la porte de la voiture s’ouvre. Elle sort. Pas très grande, débardeur sale, short court, chaussures noires. Lunettes de soleil et chevelure blonde, elle tient un 32-10 de la même couleur que sa voiture à l’oreille. Elle ouvre le réservoir, attrape le pistolet, l’enfile et écrase la gâchette. Le liquide toxique s’écoule dans les entrailles mécaniques avec en fond le ronronnement feutré de la pompe. Le caissier râle et tape sur la fenêtre avec sa chevalière, produisant un bruit désagréable :

— Mais qu’est-ce qu’elle fait ?

Le client arrive au guichet. Physique quelconque, penchant sur le laid. Catogan roux, petites lunettes rondes, polo brun, bermuda beige, un sac à dos fatigué au bord de la rupture. Magazines sous le bras, il a l’air terriblement banal, si l’on fait exception du poème écrit sur la toile kaki. Griffonné au marker noir :

Born to live.
Live to kill.
Kill until death.
That’s (my) life.

Il dépose ses journaux sur le guichet. Le caissier se tourne vers lui :

— Elle téléphone, cette pétasse ! C’est dangereux.

Le client acquiesce sans mot, mais esquisse un sourire compatissant. Le caissier regarde les magazines, s’arrête sur un :

— Oh ! Anal Queen ! J’suis abonné !

Toujours le même sourire du client. Il hoche la tête à l’affirmative quand le caissier lui propose un sac pour ses revues, avant de demander d’une voix timide :

— Je vais aussi vous prendre un Slushy Lemon Lime, s’il vous plaît.

Le caissier sourit de travers, secoue la tête en avant et s’exécute. La substance givrée et verte fluo coule lentement dans le gobelet transparent. Il y plante une paille en plastique rouge et le tend à son client.

Dans le goulot du réservoir, le pistolet claque. La conductrice le secoue et le range. Elle a raccroché son téléphone et marche d’un pas sûr jusqu’au guichet. Au passage de la porte, elle croise le client qui aspire son Slushy. À l’intérieur, le caissier l’invective :

— Hey ! C’est dangereux le téléphone dans une pompe ! Des gens sont morts comme ça !

Elle attrape un paquet de chewing-gums et le pose devant lui, impassible :

— Combien ? demande-t-elle.

Le caissier lève les yeux et grimace de nouveau :

— Oh, j’sais pas, mais j’ai entendu dire que dans l’Utah, un type en Mercedes…

— Non, combien avec ça ? insiste-t-elle en désignant les gommes.

Déstabilisé par l’aplomb de sa cliente il marque une pause avant de saisir le petit paquet d’aluminium :

— Ah… il scanne le paquet : vingt dollars quatre-vingt-neuf.

Elle sort vingt-cinq dollars de la poche arrière de son short, les balance en boule sur le guichet et attrape ses confiseries. Il a un mouvement de recul. Elle lui tourne le dos en l’informant qu’il peut garder la monnaie. Il attrape l’argent, cherche ce qu’il pourrait lui répondre. Il ne trouve rien, de toute manière, elle est déjà dehors.

Elle arrive à côté de sa voiture quand le client l’aborde. Il est accoudé sur la pompe d’à côté, sirotant son Slushy en la regardant avec un étrange sourire :

— C’est une IROC ?

Elle ouvre la portière hésite un instant, surprise par l’interpellation soudaine dont elle est victime. Elle répond :

— C’est marqué dessus, non ?

— C'est le Cinq litres ?

— ...Cinq litres sept.

Elle s’assoit, ferme sa porte et le regarde s’approcher, toujours souriant. Elle le toise des semelles au catogan. Un dragueur de station service ? Il poursuit :

— Il est bien, le cinq litres sept.

Elle hausse un sourcil qui se dévoile au-dessus du verre de ses lunettes. Ce n’est pas une vraie blonde. Peut-être un simple vagabond, un auto-stoppeur quelconque. Un gamin voulant rentrer chez maman… Secouant lentement la tête d’avant en arrière, elle balance, en esquissant un sourire :

— Je vais à Barstow, j’ai pas le temps. Tu montes ou pas ?

Surpris par la témérité de la jeune femme, il sourit encore et accepte. Un coup de chance. Le caissier, ayant assisté à la scène derrière sa vitre, observe la Camaro bleue reprendre la route. Il scrute son parking, les allées de son commerce. Plus personne, seulement la radio qui donne la météo des jours à venir. Chaude, écrasante, étouffante… Il hésite un instant puis quitte sa caisse. Il verrouille la porte et tourne le panneau qui indique que l'établissement est fermé. Il remonte l'allée des magazines, attrape le dernier Anal Queen et va s'enfermer dans les W.-C.

Partie 2 : Highway 40

La Chevrolet poussiéreuse s’engage de nouveau sur la 40. Pédale dans le tapis, elle dépasse un poids lourd par l’accotement, levant un nuage de saleté. Le moteur prend ses tours avec rage, le client s’agrippe au siège. La conductrice tient le volant d’une main ferme, sa chevelure vient lui caresser les lèvres, les joues ; elle ne quitte pas la route des yeux. Zigzag entre les caravanes, les touristes perdus. Toujours agrippé à ce qu’il peut, le client tente de dire quelque chose, mais le bruit du vent et du moteur le rend inaudible. La peur de mourir broyé sous les roues d’un camion dans cette Iroc lui noue la gorge. La jeune femme ne sourcille pas. L’aiguille du tachymètre ne cesse de monter. Le trafic n’est pas dense mais à la vitesse où ils se déplacent tout arrive très vite. Elle dépasse un van Chrysler flambant neuf par la droite, se rabat devant lui pour enchaîner sur un poids lourd très long, trop lent. Le chauffeur lui fait des appels de phares lorsqu'elle se range devant lui. Elle reste imperturbable, lui se satisfait de voir un horizon sans autres véhicules à dépasser. Elle va peut-être ralentir. Il avale sa salive et s’apprête a tenter une nouvelle interaction, plus forte. En décollant son dos du siège, pour s’approcher, l'air qui s'engouffre par les fenêtres lui fait sentir que son dos est trempé de sueur. Il fait chaud et quand il a peur il est moite.

— Tu roules toujours comme ça ?

Elle le regarde et valide ses mots d’un délicat hochement de tête. Sans difficulté, elle perçoit le malaise de son passager. Elle se dit qu’elle peut faire un effort. Inutile de l’effrayer. La Camaro ralentit, le vent se calme, le moteur se fait plus discret. Lui, se rend compte que la radio était allumée, elle joue By The Way des Red Hot. Elle, passe une longue mèche blonde derrière son oreille. Il remet en place son catogan et réagis:

— C’était intense !

— Je suis pressée.

— Et tu vas où comme ça ?

— Tu verras.

— Moi ?

Elle se tourne de nouveau vers lui en acquiesçant avec un léger sourire :

— Curieux ?

Il hésite une fraction de seconde :

— Plutôt !

Elle augmente le son de la radio, la ligne de basse couvre le bruit du vent, mais le râle du V8 se fond dans le rythme de la chanson. Lorsqu’elle écrase l’accélérateur, les muscles de sa cuisse se contractent. Le passager regarde ça en se mordant la lèvre avec désir et en serrant la pile de magazines qu’il a dans son sac plastique. Son regard glisse le long de ses cuisses, dessine ses fesses, son ventre plat. Sa poitrine, séparée en deux par la ceinture noire de l’auto. Il reste un instant dessus, froissant de plus en plus le plastique de son sac. Elle s’en rend compte, ne dit rien, garde les yeux au loin, inspire et serre les dents. Son cœur accélère.

Il finit par détourner le regard de son corps intrigué par les neufs encoches sur le volant. Elles sont faites au couteau, ce n’est pas de l’usure :

— C’est quoi, ça ?

Elle laisse naître un sourire au coin de ses lèvres :

— Une pour chaque vermine que j’ai éclatée avec elle !

— Oh… Et… Le pare-chocs, tient le coup ? Tente-t-il.

— Quelquefois, oui.

Elle en profite pour l’interroger sur un détail qui avait aussi retenu son attention :

— Et sur ton sac, ça signifie quelque chose ?

— Mon chant du guerrier ?

Elle réfléchit un court instant en pinçant les lèvres :

— Non, à côté, les petits cœurs brisés.

— Ah... ça... un pour chaque fille que j’ai aimée…

Il marque une pause et la regarde avec un étrange regard fier, ou malsain, sans doute les deux :

— Pour le moment, il y en a eu neuf…

— hun hun...

Il relâche le plastique qui contient ses revues porno. Il essuie sa paume moite sur son short avant de tendre la main à la conductrice :

— Au fait, moi, c’est Stefen !

Difficile à dire si elle la lui repousse ou tape dedans :

— Killa !

— Killa ? Ça vient d’où, ça ?

— C’est Diné.

Il ne comprend pas, elle le voit, elle s’en doutait.

— Vous, vous dites Navajos.

— Ah ! T’es indienne ?

Elle secoue la tête, les sourcils levés. Il grimace un peu.

— C’est mal de dire ça ?

Elle est blessée, comme à chaque fois qu’elle entend ce mot — cette désignation qu’on leur a collée pendant des siècles. Ce nom qu’ils n’ont jamais choisi, jamais revendiqué. Mais, comme toujours, elle étouffe sa fierté et se contente de répondre :

— C’est pas terrible.

Il cherche quoi dire mais elle reprend :

— Tu vas jusqu’où ?

— San Diego !

— Pour ?

— Les Marines !

Il aimerait en dire plus. Mais elle risquerait d’en demander plus. Alors il devrait lui parler de cette vie d’intimidation et de cette irrépressible envie de se venger. Cette haine qui se généralise. Il arriverait sans doute à expliquer ce besoin de canaliser des pulsions de plus en plus violentes. Lui faire peur ne servirait à rien. Maintenant en tout cas. Stefen n’est pas idiot, il sait garder pour lui ce qui doit l’être. Simplement, il conclut :

— Incorporation dans quatre jours !

Elle le regarde, un peu intriguée :

— J’aurais pas cru. J’aurais dit, comptable, informaticien…

Elle se tait un instant.

— Pas soldat.

— Les apparences…

Elle répond. Il voit ses lèvres bouger, mais elle a accéléré de nouveau et il n’a rien entendu. Tant pis. Autour d’eux, le soleil arrive bientôt au sommet des montagnes et l’atmosphère entière prend une teinte fauve. Ils sont seuls sur la Forty, le désert Mojave comme témoin.

Barstow n’est plus qu’à une dizaine de miles. Le bolide bleu traverse les dernières terres désolées avant de rejoindre un semblant de civilisation. Le désert commence à se faire plus frais, le soleil est rasant et les premiers animaux commencent à sortir. Stefen sent soudain une envie pressante qui s’empare de lui. D’un ton neutre presque impératif, ou peut-être simplement maladroit, il demande :

— Arrête-toi.

Elle lui jette un coup d’œil rapide, impassible :

— Pourquoi ?

— Je… je dois pisser.

Killa secoue la tête, fronce les sourcils et répond :

— Non, on y est presque.

— Où ?

— Tu verras…

Elle ne ment pas. Quelques minutes plus tard, ils passent devant un panneau de bois décrépit. On peine à y lire « Chimera Landing Airfield, next right ». Killa met son clignotant et tourne sur une piste de terre battue. L’arrière de la voiture dérape, les roues patinent, le sable et les cailloux volent dans un épais panache orangé fendu par des rayons de soleil rouges. Le V8 s’ébroue et la Camaro progresse à vive allure sur le chemin, sa traînée de poussière comme la traîne de la mort qui les suit.

Partie 3 : Chimera Landing Airfield

Peu de temps après, ils arrivent au centre d’un vieil aérodrome laissé à l’oubli et au désert. Un taxiway poussiéreux, une piste impraticable et quelques hangars qui pourrissent aux éléments. Le soleil couchant baigne tout ça d’une lumière étrange, bientôt, la nuit avalera ses vestiges et tout ce qu’il y a autour.

Regardant tout autour de lui, Stefen s’émerveille de l’atmosphère et du lieu :

— Wah, c’est quoi ?

— C’est l’endroit.

Elle immobilise sa voiture sur la piste, coupe le contact. Les pistons se figent, la radio se tait, plus rien, plus un bruit, plus de fureur. Rien d’autre que l’immobilité du moment. Elle sort de la voiture sans refermer la portière :

— À cette heure-ci, quand le soleil rase les sommets, c’est mystique.

Elle marche lentement, Stefen suit sa démarche vaporeuse jusqu'à l'avant du capot. Killa fait face au crépuscule, quelques pas devant sa voiture. Elle reste là immobile. Les pointes de ses cheveux blonds flottent délicatement, caressant ses épaules nues, seul détail clair sur sa silhouette sombre qui dévore les derniers rayons de lumière.

Stefen n'a pas loupé un détail du tableau, il a tellement tripoté son sac plastique qu'il l'a déchiré. Il saliverait presque. Sans hésitation, il sort un objet de son backpack et quittant son siège en similicuir, le glisse dans sa poche arrière. Il s'approche. Killa l'a vu, le sent. Il a un couteau. Elle vide ses poumons, garde les idées claires, elle doit se tenir prête.

Il la dépasse et s’arrête à son tour un peu plus loin. Il tourne légèrement la tête dans le vide :

— Effectivement, c’est magnifique, parfait… C’est inspirant… dit-il sur un ton inquiétant.

Une tonalité étrange dans la voix, elle murmure :

— C’est vrai... Je trouve aussi.

Stefen, intrigué par le ton et la réponse la cherche du regard . Elle s’est approchée de lui, il la pensait plus loin :

— Ah oui ?… quel genre d’inspiration ? demande-t-il, comme un ado débordant d’hormones.

Lentement, presque discrètement, il va pour se saisir de ce qu’il a dissimulé dans la poche de son bermuda. Killa pose sa main sur la joue de Stefen et répond sèchement :

— Rien qui te plaira.

Avant qu’il ne puisse ne serait-ce qu’esquisser un mouvement, elle lui bloque la tête et lui administre une longue et puissante décharge de taser dans la nuque. Ces yeux terrifiés se révulsent et son corps se raidit, ses dents se serrent, il bave, tombe à terre sa tête heurtant avec force le béton strié.

Sa vue est floue, il est couché sur le sol, la joue sur le béton encore chaud. Son corps refuse de bouger. Il tente de comprendre, de calmer la terreur qui l’envahit. Incapable de ça et du reste, des larmes coulent sur ses joues poussiéreuses. La peur, la douleur, la panique. Killa marche sans se presser le long de la voiture en direction du coffre. Elle revient vers lui, une corde à la main. Elle n’est plus blonde, ses cheveux sont d’un noir profond, rassemblés en une épaisse tresse. La perruque gît à côté de Stefen. Elle s’agenouille à hauteur de son visage :

— Encore là ?

Elle le frappe de nouveau avec son taser. Elle insiste, il sent son corps brulé. Les éclairs bleus illuminent les yeux noir de Killa par flash. Il perd conscience. Encore.

Il émerge avec difficulté, impossible de faire le point son regard se perd dans les ténèbres, il n’arrive pas à comprendre, à distinguer ce qu’il voit. Il croit son crâne fêlé tant la douleur est vive. Sa vue est brouillée, son esprit embrumé. Immobile et allongé il n’arrive pas à comprendre où et sur quoi ? C’est tiède, métallique. La tôle d’un capot qui refroidit. Il veut se frotter les yeux seulement ses mains ne bougent pas, son corps entier n’est qu’un prétexte à la souffrance. L’effroi s’empare de lui lorsqu’il commence à comprendre qu’il est pieds et poignées liés. Ses yeux réussissent enfin à faire le point. La nuit est là, les étoiles, comme les animaux solitaires, se montrent. Au travers de la douleur qui assaille son corps, ses neurones se reconnectent un à un. Des images en flash le submergent parallèlement à la peur :

Anal Queen, le Slushy, l’IROC-Z, By the Way, Killa…

Killa !

Il panique, veut se relever. Rien à faire, les liens sont solides, il sent la chair de ses poignets se déchirer un peu plus à chaque tentative, chaque geste. Il hurle ; il ne lui reste que ça. Il appelle à l’aide, mais tout se perd dans l’obscurité du désert :

— J’ai été un peu dure, je pensais que tu te réveillerais plus tôt, lance-t-elle non loin de lui.

Il ne l’avait même pas vue ; elle était pourtant à quelques mètres, en tailleur, son téléphone entre les mains. Elle lui montre l’écran :

— J’ai perdu, de toute façon, reprend-t-elle innocemment. Tu connais Snake ?

Elle se lève, glisse son téléphone dans sa poche, retire la poussière de l’arrière de ses cuisses et s’approche de lui lentement. Elle s’accroupit tout près de lui :

— J’ai vraiment cru que t’avais un couteau.

— Quoi ? De quoi tu parles… Non ! C’était un Cigare !

— Je sais… Mais ça ne changera rien…

— Rien à quoi ? Détache-moi !

Elle pince ses lèvres en tournant sensiblement la tête de gauche à droite :

— Bien sûr que non, mais je vais t’expliquer la suite.

— Non ! J’m’en fous, détache-moi !

Elle refuse une nouvelle fois, il se met à hurler : À l’aide ! À L’AIDE !!! Avec une fureur, elle bondit sur lui comme une bête, l’attrape par les joues et porte une lame acérée au quasi-contact de sa pupille. Son regard est d’un noir profond, comme ses cheveux, comme le ciel autour d’elle :

— Tais-toi ! Hurle encore une fois et c’est avec les yeux crevés que tu vas vivre tes derniers instants.

Stefen ne sait pas quoi répondre, il n’arrive plus à produire le moindre son. Il avait cru un instant à une romance sur la route, maintenant ficelé sur le capot d’une Chevrolet, il se retrouve au milieu d’un aérodrome abandonné, la pointe d’une lame affûtée le regardant dans les yeux. Soirée pourrie, il n’a jamais su lire les signaux des filles. Il aimerait pleurer, appeler sa mère, mais la peur de contrarier encore Killa le paralyse. Lentement, elle desserre ses doigts autour de sa mâchoire, il sent une de ses molaires craquer. Son visage à elle se fait soudainement plus doux, elle lui lance un sourire lugubre et s’assoit sur le capot, juste à côté de son visage. Jambes tendues et croisées, elle fredonne en tapotant le rythme sur le capot de sa Camaro :

« Steak knife, card shark, con job, boot cut... »

Il reconnaît By the Way.

Ses yeux sont posés sur elle. Comme ce désert, comme ce lieu, elle est magnétique : jeune, belle, barje.

Des secondes ou des minutes passent ainsi, suspendues au bord du néant. Killa se lève, Stefen sent les amortisseurs de la voiture avoir un léger tressaut. Elle se tourne vers lui :

— À tous les autres, j’ai pris le temps de leur expliquer longuement ce qui allait leur arriver, mais… j’en ai marre de tout ça. C’est une perte de temps. Il essaie maladroitement de lui sourire pour l’amadouer. Elle sort ses clés de sa poche :

— Je pense que tu comprendras bien assez vite…

Elle passe le long de la Chevrolet. Dans le coeur du jeune homme l’espoir a été dévoré par la terreur .

Elle ouvre la porte et lui lance :

— Qu’un seul de nous ne va prendre son pied...

Elle s’assoit et dis à voix basse :

— ...Ça ne sera pas toi.

Elle claque la porte, enfonce la clé et démarre. Le puissant moteur s’éveille en hurlant comme Stefen. Il sent les pistons lui taper dans le dos. Elle enclenche la boîte de vitesses, toute la voiture sursaute. Les phares s’allument. Il comprend.

Attaché sur le capot les pieds en haut, son catogan traîne dans la poussière. Il n’avait pas senti que sa tête était à quelque centimètres du sol, peu-être dix.

Elle perçoit une dernière supplication de Stefen : « S’il te plaît… » ou « Pitié », peu importe, elle s’en fout.

Elle écrase l’accélérateur.

L’air et l’essence arrivent dans les cylindres, le tout explose dans les flammes et le bruit. Stefen crie, les pneus arrière aussi.

Le béton irrégulier de l’aérodrome défile de plus en plus vite devant lui. La lueur jaune des phares n’éclaire qu’une dizaine de mètres ; tout autour est noir, certains insectes ou particules de poussière reflette la lumière comme de petits flocons de neige. Il ne sait pas s’il doit ouvrir ou fermer les yeux. Il essaie de redresser la tête, mais la panique, la vitesse, les secousses le rendent empoté. Il veut crier, mais il essaie d’éviter tout ce qui dépasse du sol, la moindre brindille, la moindre irrégularité du sol, tout est un piège mortel. Mais la vitesse ne cesse d’augmenter, il voit de moins en moins et son catogan finit par se loger dans une faille entre deux dalles. Une partie importante de son cuir chevelu s’arrache avec sa queue de cheval, emportant avec lui chair et nerfs. L’intensité de la douleur lui fait perdre la tête, ses hurlement se font plus fort, plus strident, ceux d’un animal.

Les plantes sèches le fouettent, les cactus le lacèrent. Il se débat, tente de se défaire de ses liens mais sa face heurte un jeune coyote qui se retrouve projeté en l’air en jappant. Passablement sonné par l’impact, il lui faut quelques secondes pour reprendre ses esprits — et là, il voit : La fin… sa fin. Sous la forme d’une imposante dalle de béton descellée des autres, une arête tranchante dépasse de quelques centimètres du sol… peut-être dix.

Éclairée par la lueur de ses compteurs, Killa sourit de toutes ses dents. Entre désir, excitation et folie, elle écrase l’accélérateur de toutes ses forces. Tous les bruits se fondent en une frénésie fatale, une furie : les hurlements organiques d’horreur de Stefen, ceux mécaniques du moteur, le vent, la rage.

La dalle.

Arrachée du reste, une importante partie de la tête de Stefen s’engouffre sous la voiture pour être crachée avec les gaz d’échappement. Killa gémit.

La Camaro s’arrête sèchement. Toute la poussière soulevée la dépasse et l’entoure en un nuage tremblant et jaunâtre. Elle reste enfoncée au fond de son siège. Les yeux mi-clos, elle respire intensément entre ses lèvres, laissant glisser ses mains sur son corps et dans ses cheveux. Elle reste ainsi de longs instants, se délectant de ce plaisir intense. Le moteur ronronne lentement, le sang goutte délicatement de la tête fendue de sa proie. La lune, les phares jaunes — c’est le cocon de Killa. Elle ne sait jamais combien de temps elle reste ainsi. Des minutes ? Des heures ? Peu importe.

Une fois apaisée de sa fureur, elle sort, coupe les liens qui tenaient Stefen et le fait glisser de son capot. Elle prend le temps de mettre le corps de sa victime en tailleur, ses magazines porno dans les mains. Ça n’a aucun intérêt, aucun sens. Ses mises en scène sont sa signature et enragent la police autant qu’elle s’en amuse. À l’arrière, elle retire la plaque du Colorado de sa voiture et en met une de l’Arizona.

Elle range tout dans son coffre et le claque, éclairée par les ampoules rouge des phares arrière. Une fois installée dans son siège elle attrape son couteau et ajoute une dixième encoche à son volant en soufflant « Vermine... ».

Dans la nuit profonde du Mojave, sous son ciel majestueux, la Camaro bleue reprend la route, comme d’habitude, à fond. Il y à surement un In-N-Out Burgers pas loin.

ZERO

Partie 1 : Bad Night

Kingman. Je n'irai pas plus loin ce soir. Je suis partie hier. Autant de temps entre moi et le Texas… cet enfer de Truth Oil Field et Moenkopi… Il fallait mettre vite le plus de distance possible entre moi et toute cette merde. Mais là, je n'en peux plus. Ma vieille Nova est moins à bout que moi, mais elle a besoin d'essence. Moi, c'est Killa. Je n'existe presque plus.

« Alors vivement que ce soit fini ! »

Ouais, ça c'est Ma'ii ma mauvaise voix…

« C'est peut-être le commencement au contraire. »

Et ça Nàsh' ma bonne voix... Enfin je crois.

« Bien sûr que oui ! »

« Pas si sûr... »

Rah lâchez-moi. De toute manière, il faut que je mange un truc. Le Dumb Joe's existe depuis longtemps. Je crois qu'il a toujours été là. C'est un bâtiment laid et impersonnel.

« Comme toute cette foutue ville. »

Il me semble qu'avant c'était un magasin de pêche, il y a de ça peut-être vingt ans… Évidemment, des pêcheurs au cœur de l'Arizona... Il a fait faillite et Joe a repris les murs. Depuis c'est devenu une institution. Tous les paumés et les alcooliques y passent leur paye.

« Toute cette foutue ville... »

« Mais la bouffe y est plutôt bien... »

Ça ne vaut pas In-N-Out mais c'est vrai. J'adore ces ailes de poulet. Sa sauce... Je contourne le bâtiment pour me garer à l'arrière. Pas d'autres voitures. À 23h un mardi… En sortant de la voiture je réajuste ma robe machinalement et laisse le vent tiède de la nuit me caresser. Le Texas c'était sec. Ici, l'air nous parle, nous touche.

« C'est chez toi. »

J'aurais aimé avoir autre chose à mettre que cette robe fleurie mais toutes mes autres fringues puent le pétrole et le goudron.

Une fois à l'intérieur je constate deux choses. Joe n'est pas là.

« Il est sûrement mort. »

Mais non… c'est Luke, son fils. Il ne me connaît pas.

Deuxièmement je ne suis pas seule. Un type est au bar, le nez dans sa bière il discute avec Luke. Les vieilles enceintes poussiéreuses, comme un bruit de fond, jouent « Thousand Miles » de Vanessa Carlton… c'est étrange…

« Vraiment. »

« Oui vraiment. »

Le gérant me lance un regard sympa, son client aussi mais un peu… Hostile peut-être. Je demande alors :

— Salut, c'est encore possible de manger ?

Il secoue la tête de droite à gauche.

— Ah non ! Désolé. Mon cuistot est pas v'nu !

— Merde… ça m'a échappé…

« Y'avait un In-N-Out à vingt miles ! T'es conne ! »

« On va tenir, t'en fais pas... »

Le barman semble comprendre mon embarras il regarde derrière lui un instant, puis derrière le bar avant de me lancer :

— J'ai du jerky et des cacahuètes si tu veux.

C'est déjà ça :

— Avec un café ?

— Yup ! J'te l'apporte ! Installe-toi.

— Merci…

« Tu vois, c'est déjà ça. »

« Merci pour un reste de beef jerky ?? Ouais, t'es conne. »

La ferme Ma'ii, je vais m'asseoir. Depuis le bar, des éclats de voix, quelques mots, mais je n'arrive pas à capter la discussion. Le regard de ce type ne m'a pas plu.

« C'est clair. »

« Ouais, clair. »

Luke me dépose un bol rempli de bœuf séché, des cacahuètes et mon café. J'en profite pour refaire le point sur ces derniers jours et les prochains. Mais quand même… le dîner va être fugace. Je suis contente. Le bœuf a un peu le goût de la sauce de ses wings. C'est déjà ça.

Donc, j'ai vingt mille dollars en liquide que j'ai quasiment pompé du sol moi-même pendant cinq mois. Il me faut une nouvelle caisse, je dois passer récupérer le reste de mes affaires à la tribu… et après… Je ne sais pas…

« La vie ! La liberté ! »

« … avec 20 000 dollars... »

« Si elle nous fait bouffer que du beef jerky ça peut tenir un moment ! »

« Faudra dormir aussi, l'essence... »

Oui oui ! Ça va ! Laissez-moi penser… La Californie peut-être. Ou l'Oregon ? Je ne sais pas. Mais finalement, je dois me reconcentrer car ce que je redoutais va se produire. J'entends Luke depuis le bar et des pas qui s'approchent :

— Nick ! Laisse-la tranquille !

— Raah ça va, j'veux juste discuter ! J'peux faire ça non ?

Fait chier.

« Fait chier. »

« Fait chier. »

Il attrape une chaise, la tourne et s'accoude dessus. Il pue. Pas l'alcool. Il sent le plastique cramé, la sueur. Un ouvrier de Goodyear, c'est évident. Il ouvre sa bouche. Là ça pue l'alcool :

— Ils nous font chier tous ces singes avec leur appropriation culturelle !

Il se penche pour croiser mon regard que je laisse dans mon café :

— Bah ouais quoi ! Qu'ils utilisent le mot « nègre » ! C'est bien de l'appropriation ça non ?

J'ai du mal à croire qu'il ait dit ça…

« Mais il l'a dit. »

« Et c'est pas fini à mon avis. »

— Parce qu'après tout Nègre, c'est notre mot à nous ! Non ? Sérieux ?

— Nick ! Vraiment, laisse-la !

— On discute ! Hein ! Je te gêne ?

J'allais répondre oui mais au moment où il croise mon regard le sien s'illumine, une lueur étrange. Malveillante. De la haine. Je crois que c'est ça :

— Mais merde ! T'es une Indienne !

Il éclate de rire !

« Éclate-lui le bol dans la bouche. »

« Non ! Tire-toi. Pas de vague. »

« Mais si ! Fais des vagues ! Défonce-lui la tête !! »

Il doit faire au moins cent kilos, un mètre quatre-vingts, un corps de manutentionnaire. Épaules larges, bras épais… ouais il y a du gras, pas mal, mais il est costaud, alcoolisé et du coup, imprévisible.

« Et alors ? On va pas se laisser piétiner par une merde comme lui ! »

« C'est peut-être pas le moment... »

« Si ! C'est là ! Allez pauvre conne, envoie-lui ton genou dans les burnes ! »

Vos gueules ! S'il vous plaît ! La paix ! Ce gros porc est encore en train de rire, il postillonne dans mes cacahuètes.

— T'es comme l'autre là ! Paca… Pica… il se tourne vers Luke, C'est comment c't'Indienne dans le Disney là ?

— Ta gueule Nick… Laisse-la, lui répond-il.

Nick grogne et repart de plus belle.

— Pocahontas ! Voilà ! T'es comme Pocahontas ?!

« Va falloir lui faire mal. »

« Peut-être un peu... »

Non, je dois rester courtoise. Nàsh' t'as raison. C'est pas le moment alors je tente :

— Pas vraiment non…

— Mais si ! Tu lui ressembles vraiment ! T'es peut-être même encore plus bonne !

Il n'arrive pas à freiner son horrible rire gras et alcoolisé.

« Tu pètes le bol et avec le plus gros fragment tu lui ouvres la gorge ! »

« Au moins il se tairait. »

Je n'aime pas quand elles commencent à s'entendre. Je préfère me barrer. Je bois une dernière gorgée de café et je me lève en direction du bar. Luke me regarde embarrassé, je m'apprête à lui demander combien je lui dois quand il me dit :

— C'est pour moi… Je suis désolé.

— Ah. Ok merci.

Merci, mais t'aurais quand même pu bouger ton cul.

« Carrément ! »

« Oui, carrément. »

Je passe la porte et retourne vers le parking. Au moment où je mets la clé dans la serrure de ma Chevrolet pourrie je me dis qu'il faut vraiment que je pisse. Hors de question de retourner là-dedans. Je préfère pisser ici. Je me dissimule légèrement entre ma voiture et le climatiseur, je laisse glisser ma culotte et relève légèrement ma robe avant de m'accroupir. Les premières gouttes chaudes viennent frapper le goudron quand :

« Derrière !! »

« Il est là ! Il est là ! »

Quelle conne j'ai rien entendu, à peine le temps de me retourner que je me prends son pied en plein dans la gueule. Ma tête heurte un angle de ma Chevrolet et je m'étale sur le sol desorientée.

— Vous êtes vraiment des animaux ! me crache-t-il haineux.

Suivi du bruit d'une boucle de ceinture. Non pas ça. Pas encore...

« Debout ! »

J'y arrive pas, je suis sonnée…

« Lève-toi ! »

Je pousse sur mes bras pour décoller mon torse du sol. Mon front saigne, la carrosserie l'a entaillé. Je suis à quatre pattes mais il m'attaque une nouvelle fois. Son pied me heurte violemment le ventre me soulevant du sol et m'arrachant un gémissement étouffé :

— Reste dans ta pisse ! Ça va bien se passer.

« Bouge ! Il va nous violer. »

Je ne veux pas.

« Alors remue-toi ! »

Il me frappe avec son pieds au milieu des omoplate ca me coupe le souffle et me plaque au sol. Je suis étalée dans ma pisse. J'ai la gerbe. J'ai peur. Je l'entends, il grogne puis le son de son jean qui glisse le long de ses jambes. Je dois me relever alors que lui le fait avec ma robe.

« Maintenant ! »

« Allez ! Bouge ! »

Il s'agenouille au-dessus de moi et d'une main sur ma nuque me plaque à terre. J'avais raison. Ce connard est fort ! Trop fort :

— Non ! Arrête !

Il éclate de son rire lourd :

— T'inquiète ! Je veux pas de p'tits bâtards !

Il passe son bras sous ma taille et d'un geste puissant me ramène vers lui, mon torse s’écorche sur le goudron.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré… sans doute assez peu de temps. Une minute distordue de rage et de douleur, puis il a balancé :

— Voilà ! Un peu plus blanche maintenant !

Il ricane et aussi vite qu'il m'est tombé dessus il disparaît. Je suis étalée dans mon urine. À moitié nue, le visage en sang.

« Il nous a vraiment démontées... »

Tais-toi, je sais, d'ailleurs vous étiez où ?

« ... »

D'une main je remets ma robe en place. De l'autre je cherche une prise. Je trouve ma poignée de porte. Ma vieille Nova...

« Ne pleure pas. Pas maintenant. On doit d'abord partir. »

« Remue-toi. »

Arrête Ma'ii… Je m'assieds le long de la carrosserie. La douleur est moins forte que ce que je pensais. Moins forte que quand j'avais seize ans… Je suis pourtant sûre qu'on ne s'habitue pas à ça. Je dois retrouver une respiration normale et me tirer d'ici. Au bout d'une minute je me remets debout et je vais m'installer derrière le volant. Je démarre et la radio se lance, elle joue « Thousand Miles »… sérieusement ?

Je pue la pisse et le sang qui coule de mon front commence à sécher sur mon visage. Je me sens dégueulasse.

« Tu l'es... »

C'est vrai. Un peu plus loin, a peine dix minutes de chez joe, il y a le Kings Motel. Le nom pourrait faire illusion mais non, c'est le pire endroit du coin. Le seul qui sera encore ouvert. Quand la majorité des clients sont des camés ou des putes, il faut pas avoir d'horaire. Au moins cette fois, c'est moi qui allais pourrir le matelas. Je me gare devant l'entrée, je coupe le moteur et sors de la voiture. Bouger me fait mal, mais ça va. Je regarde à travers la vitre de l'établissement : personne… faut dire que les filles sont presque toutes montées dans le Nevada depuis que le gouverneur a lancé son programme anti-prostitution. Puis il a été chopé au lit avec trois travailleuses du sexe et Gloria All, une actrice porno… Je crois qu'il a dû démissionner. Je m'en fous au fond et ce calme me va très bien. Je me dirige vers l'arrière de ma Chevrolet et ouvre le coffre. L'odeur d'huile et de pétrole brut me saisit aussitôt. Quelle saloperie ce truc. J'aurais aimé prendre de nouvelles fringues à la maison mais…

« Ça va ! Inutile de revenir là-dessus ! »

« On doit avancer… même sans eux. »

… J'attrape un vieux t-shirt et une bouteille à moitié vide. L'eau est encore tellement chaude. Toute la journée dans un coffre de voiture en plein désert, j'aurais pas aimé y être non plus. J'imbibe le t-shirt et m'essuie le visage le mieux possible. Une veste pour cacher comme je peux ma robe, je claque le coffre et me dirige vers le guichet.

Je scrute au travers des vitres. La veilleuse est allumée mais la porte est fermée.

« Frappe ! »

Je m'exécute, une fois, encore une, une troisième. Rien. Personne.

« Putain, ils sont tous morts dans cette ville de merde ! »

Bordel… Je me tourne vers ma voiture et commence à me dire que la seule chambre que j'aurai cette nuit c'est cette banquette arrière. Épuisée je me dirige vers elle mais un bruit m'alerte. Au début je ne comprends pas, je ne saisis pas.

« Un pécari ? »

« Non... »

Autre chose. Je contourne l'accueil et je comprends d'où vient ce son étrange. C'est le ricanement idiot d'un ados qui pisse dans la piscine du motel.

« Ville de merde... »

Je l'interpelle d'un raclement de gorge. Il se tourne sèchement vers moi en ouvrant de grands yeux. Il vacille, le jet de son urine ondule avant de s'arrêter net. Je l'entends lâcher :

— Oh merde.

Un bruit de braguette qui résonne douloureusement à mes oreilles. Il réajuste son t-shirt en se dirigeant vers moi, merdeux de s'être fait surprendre, il m'explique :

— Je croyais que j'étais seul… le dites pas à m'dame Hodge.

— Tu bosses ici ?

Il me tend sa main moite.

« Il est fou lui ! »

« Ne le touche pas. »

Je garde mes bras croisés sur mon torse, il me dévisage. Des mèches de cheveux viennent me caresser les lèvres et une partie de mon visage mais pas assez pour dissimuler mon état. Il me regarde intrigué avant de daigner me répondre :

— Ouais !

— J'veux une chambre.

J'ai plus l'énergie de faire des manières. Il m'invite à le suivre à l'accueil, entre et passe de l'autre côté du bureau. Jette un coup d'œil rapide à l'horloge avant de noter l'heure sur son registre. Il tient son stylo comme un gosse, est trop près de sa feuille et tire la langue…

« Il a appris à écrire hier ou quoi ?? »

Chaque courbe ou trait qu'il pose sur le papier semble lui demander une concentration exagérée. Le résultat n'en vaut vraiment pas la peine. Il finit par lever sa face boutonneuse vers moi :

— Il me faut un nom s'il vous plaît.

« Nikita Mèrr !! »

« Ma'ii a raison, dis rien. »

— Non…

Il semble soudainement perdu, très loin, il fronce les sourcils :

— Euh… ouais, il me faut un nom…

Bon il est tard, je peux pas lui en vouloir… puis candidement il poursuit :

— T'es indienne ? Tu comprends ce que je dis ?

« Plante-lui son stylo dans l'œil. »

« Au moins une gifle... »

J'en ai pas la force. Alors je réponds simplement :

— Oui jeune pisseux, je comprends ce que tu dis. Mets le nom que tu veux…

Encore son regard perdu, mais cette fois il hausse les sourcils :

— Hmm, OK !

Il recommence à écrire sur son registre avec la même application que pour l'heure. Le stylo glisse lentement sur le papier fin.

« Sérieux, bute-le ! Qu'on aille dormir. »

Mais alors que sans m'en rendre compte je serre mes poings il lâche son stylo attrape une clé et la pose sur le bureau :

— Voilà ! Chambre 12 madame Poopoo.

… j'aurais dû donner un nom… peu importe…

— Ça fera 20 dollars, conclut-il.

Je sors deux billets de dix de ma veste et les pose à côté de la clé. En attrapant les billets j'ai dévoilé sans intention le décolleté de ma robe. Je ne sais pas ce qu'il a vu, ce que ça lui a inspiré mais tout son corps a très brièvement frétillé. Je prends la clé et me tire. Je pose ma main sur la poignée de porte de l'accueil et je l'entends ricaner. Je m'arrête et attends quelques secondes :

— Hey m'dame Poopoo. Je finis à 6h, je peux te rejoindre si tu veux.

Je lâche la poignée et marche vers le bureau, mes yeux dans les siens.

« Let's go ! »

J'attrape un de mes billets de dix encore sur le bois du comptoir. Il s'offusque en silence :

— Je t'en laisse dix pour l'effort d'écriture.

Je le laisse là et me dirige vers la chambre 12.

« Moi je l'aurais buté. »

« ... »

Je remonte dans ma Nova, et vais la garer devant la porte de la chambre. J'entre. Elle est moins pire que ce que j'imaginais. Pas propre, mais correcte. Je n'arrive pas à retenir un léger sourire face à cette première bonne nouvelle de tous ces derniers jours. Je verrouille la porte derrière moi et lance la clé vers la table de chevet. Elle tombe à côté. La chance n'aura pas duré. Je traverse la chambre et allume la douche, je pousse la température au maximum avant de retirer ma robe et m'asseoir sur les WC. C'est là que j'éclate en sanglots.

Partie 2 : Pretty good morning

La nuit a été sans surprise : horrible. Je crois que j'ai fini par m'endormir vers quatre heures. À six heures plusieurs avions de chasse ont survolé le motel déchirant le silence de leurs hurlements rauques. C'est vrai que pour des Top Gun en stage d'été la base de Nellis est a un jet de pierres des Cerbat Mountains. Impossible de refermer l'œil après ça. Je revoyais sa gueule.

« Sa putain de sale gueule ! »

J'entendais son nom.

« Nick. NICK !! »

Nick… son nom tape dans mon crâne en mangeant ce beignet sec et sans goût dans ce café à l'eau dégueulasse. Je donnerais cher pour un Bacon Cheeseburger de chez In-N-Out…

« On le traque, on le bute. »

« Non, tuer un Blanc… mauvaise idée. Va voir les flics. »

« Une Indienne dans un commissariat de Blancs ? Non ! »

Alors quoi ??

« N'envenime pas les choses… Va voir les flics. »

Peut-être que je devrais ouais. C'est vrai que je n'ai jamais essayé cette méthode.

« Tu as son nom, sa description, le lieu. »

« Ne fais pas ça. »

Ça peut marcher.

« Bien sûr que non. »

« Ils t'écouteront. »

Et puis merde ! Je jette ce qui reste du beignet dans le fond de ma tasse encore à moitié pleine et passe devant le guichet. L'ados a dû rentrer se branler dans sa roulotte. C'est à Madame Hodge que je rends la clé. Je ne sais pas si c'est son sourire ou le « Passez une bonne journée » qui a déclenché ça mais je me suis approchée de la patronne, soixantaine d'années, des cheveux manquants et des dents clairsemées mais un regard d'une douceur troublante :

— Dites, vous avez déjà eu à faire à la police de la ville ?

Je vois que ma question l'intrigue, mais d'une voix douce elle répond :

— Quelques fois oui… Vous avez des ennuis jeune femme ?

Je ne veux pas en dire trop, dans ces bleds ils se connaissent souvent tous plus ou moins :

— Oui je… j'ai eu des ennuis hier soir et…

Elle me regarde avec une profonde compassion. Je ne comprends pas ce que fait cette bonne femme dans ce décor miteux. Elle incline légèrement la tête :

— Voyez le lieutenant Slade. C'est un homme bon.

— Slade ?

— C'est ça jeune femme.

— Okay merci. Bonne journée.

— À vous aussi. Prenez soin de vous.

Je quitte la pièce mais encore dans l'embrasure de la porte je ne peux m'empêcher de lui dire :

— Au fait je… Enfin votre jeune employé…

— Urine dans la piscine ?

J'acquiesce.

— Je le sais. Cet idiot fait ça sous la caméra… Mais vous savez c'est le fils de ma sœur…

Je lui envoie un sourire qu'elle me rend et je retourne à ma Chevrolet. Avant tout, je dois me trouver des fringues non imbibée de pisse, sang, pétrole, goudron ou autre fluides visqueux.

Une heure et un arrêt chez Walmart plus tard me voila présentable. Débardeur blanc, boots et jean neufs je remonte Airfield Avenue en direction du commissariat. Je ne suis pas sûre de ce que je fais. Je ne sais même pas pourquoi je le fais.

« Ils vont te jeter ! Ce sera juste une humiliation. »

« Tu dois le faire, ne l'écoute pas. »

Je suis certaine que Ma'ii a raison ! Mais je ne sais pas pourquoi, je veux écouter Nàsh'.

« Parce que t'es conne ! Vous êtes connes ! »

« Tais-toi Ma'ii ! C'est ça la bonne décision ! »

Mais elle a sans doute raison, ils vont pas m'écouter.

« Non ! T'as peur ! C'est tout, t'as honte ! »

Arrête…

« Bouge-toi ! Vas-y ! Explique-leur et vois ! »

« Tu ne dois pas ! »

Si, si, je vais le faire !

« Ça va te détruire ! »

« Ne l'écoute pas ! Écoute-moi ! Et... »

Un klaxon retentit.

« Stop !! »

J'écrase la pédale de frein. Les roues avant se bloquent et glissent sur l'asphalte déjà chaud dans le bruit et la fumée, la voiture s'immobilise brutalement au milieu du carrefour et un camion rouge vif fait un écart sec pour éviter d'arracher tout l'avant de mon véhicule. J’ai grillé le feu. Je n'ai rien vu. Quelques autres véhicules me contourne en klaxonnant, insultant ou se contentant simplement de gestes obscènes peu originaux. Une fois le trafic plus calme je peux enfin traverser le croisement et me garer devant le bâtiment de police. Mon cœur frappe intensément mes côtes. Je ne sais pas si c'est a cause de ce qui viens de ce passer ou simplement Nàsh' qui dit vrai. Mais j'ai peur. Honte. J’essaie de me reconcentré.

« T'as failli nous tuer ! Concentre-toi. »

Taisez-vous ! Lâchez-moi ! Mais Ma'ii a raison, je dois rester lucide. Les yeux fermés je presse la paume sur mon front. Fort, de plus en plus. Je laisse glisser ma main jusqu'à mes paupières et les masse un instant avec mon pouce et mon index. J'expire lentement, je le sens, mon souffle est encore légèrement saccadé.

C'est aussi agréable quand elles ne me parlent plus. Mais une autre voix résonne dans ma tête, un écho lointain accompagné de coups réguliers. Il me faut encore quelques secondes avant de réaliser que c'est une femme qui tapote ma fenêtre avec son ongle en m'interpellant :

— Madame ? Ça va ?

Elle a l'air inquiète pour moi. J'en ai pas l'habitude. Elle insiste :

— Vous avez besoin d'aide ? Madame !

J'essaie d'ouvrir ma fenêtre mais je n'y parviens pas. Je n'essaie même pas de comprendre pourquoi ou comment, j'hésite encore un peu avant de me décider à entrouvrir la porte. Aussitôt la femme l'attrape d'une main et l'ouvre de façon à se retrouver complètement dans l'ouverture. Elle tient un de ses petits plateaux carton avec des emplacements pour les gobelets de café. Elle doit avoir cinquante ans, peut-être juste un peu moins, les cheveux ramenés en chignon grisonnant, le visage rond et les joues rouges elle pose sur moi un regard bleu, soucieux :

— J'ai vu ce qu'il s'est passé vous allez bien ?

— Oui… oui ça va, merci.

Elle est habillée sobrement, jupe noire serrée, chemisier bleu clair. Je ne vois pas ses chaussures… peu importe, je reprends :

— J'ai dû m'assoupir je ne sais pas…

Elle pose sa main sur mon épaule avant de m'expliquer calmement :

— Vous m'avez fait tellement peur. J'ai vraiment cru que le camion allait vous taper.

— Oui… je… Je suis désolée. Ça ne m'arrive jamais mais…

Je préfère m'arrêter là, inutile d'en dire trop. Elle attrape un café du plateau et me le tend :

— Mauvaise période ? Je comprends. Prenez c'est le mien.

— Oh ! non non merci, gardez-le.

— Vous êtes sûre ? Ça ne me dérange pas, j'irai m'en chercher un autre, je travaille à côté.

— Non, vraiment merci mais je vous le laisse.

Je crois que je lui souris, je ne suis pas certaine mais elle le fait à son tour, ça devait donc aller. Elle repose le gobelet à sa place et je lui demande :

— Vous travaillez là ?

Je désigne la façade du commissariat :

— Oui ! me répond-elle enjouée, Je suis à l'accueil !

— Okay, justement, je viens voir le lieutenant… Fade… Sade…

Merde, j'ai oublié, elle éclate de rire :

— Slade ! Il est là ce matin, c'est pas toujours le cas.

— Ah oui ?

— Le matin il aime patrouiller.

Je souris de nouveau et sors de ma voiture, elle recule de quelques pas pour me laisser de la place, cet échange m'a fait du bien. Elle esquisse quelques pas vers la porte en me lançant :

— Vous êtes sûre que ça va ?

— Oui merci, je prends quelques minutes et je vous rejoins.

— Prenez votre temps, je préviens le lieutenant.

J'incline la tête pour acquiescer et je la laisse s'éloigner. Je me sens mieux, plus calme, mon souffle est bon. Je me demande où sont ces personnes bienveillantes quand on se fait violer sur un parking sordide… En tout cas tout semble plus fluide quand Nàsh' et Ma'ii se taisent…

« Je t'emmerde. »

« Pas mieux. »

Partie 3 : Go Back Down

Ma paume moite pousse la porte de verre qui donne sur le parking. Ma tête tourne, la rage m'oppresse les tempes.

« Pauvre type ! »

Connard ! Mes jambes tremblent en marchant en direction de ma voiture, le commissariat dans mon dos : repaire d'insectes, raciste et lâche. Je dois contenir cette haine, mon corps est tendu, au bord de l'explosion.

« Tu as vu... »

J'arrive chancelante à la portière de ma Nova, je l'ouvre, elle grince, je m'assois, je la claque. Quoi Nàsh' ? Qu'est-ce que j'ai vu ?!

« Qui ils sont vraiment. »

Quoi ? J'essaie de rentrer ma clé dans le contact, la colère me fait trembler. Mais c'est toi qui m'as dit d'y aller !

« Oui, pour que tu voies. »

« Vilaine Nàsh' ! »

Je démarre et agrippe le volant. Et j'ai vu quoi ?

« Que c'est des connards ! Tous ! »

« Non, bande de connes ! Tu as vu le monde ! L'as vu comme il est. Tu es une femme, une Diné, pour ce monde tu n'existes pas ! Tu n'es rien, un cul qu'on viole, une victime qu'on ignore... »

Arrête !

« Tu vas enfin comprendre ? Tout ici est fait pour te descendre, te faire disparaître, faire de toi une pute sous crack sur le bord d'une route ! Ta souffrance c'est leur petit déj ! Ta vie ? L'emballage de leur six-pack qu'ils balancent dans le désert ! »

Non ! Je t'emmerde !

« C'est pas moi qu'il faut emmerder ! C'est le reste du monde ! »

« Oh oui... »

« Cesse de nous combattre ! Accepte-nous ! Deviens qui tu es ! »

… Comment ?

« Me prends pas pour une conne... »

« On le sait très bien... »

Je souffle longuement en desserrant mon étreinte sur l'anneau de polymère. Mon cœur ralentit à un rythme si bas. Je ne tremble plus, elle a raison. Je sais quoi faire, je l'ai toujours su.

Zero to One

Partie 1 : Prédation

2666 Motor Avenue, son adresse. Ça n'a pas été dur de remettre la main sur ce tas de merde. Il est réglé comme une horloge. À vingt et une heures trente il quitte l'usine. Une heure plus tard il a déjà fini sa première bière chez Joe. À la quatrième Luke le prévient que la prochaine est la dernière. Il quitte le bar après la septième. Gentil ce Luke.

« Mais pas téméraire »

« On l'avait remarqué »

Quand il n'a personne à agresser sur le parking il sort vers minuit et demi pour arriver chez lui une nouvelle heure plus tard :

— Bonjour madame, je peux vous aider ?

« Wo, elle m'a fait peur ! »

Dans mes pensées, devant le rayon tech je n'avais pas vu la jeune vendeuse s'approcher de moi, elle sent pourtant fort la pomme, son badge m'informe, elle s'appelle Gloria :

— Euh, ouais, je cherche un walkman CD.

— CD ? me reprend-elle en souriant. Plus besoin de ça maintenant ! Vous connaissez le MP3 ?

Elle me fout sous les yeux un petit rectangle gris, long comme un index, haut comme un pouce et épais comme un majeur :

— C'est quoi ? Je veux pouvoir écouter de la musique.

— Justement ! Avec ça vous pouvez mettre toute la musique que vous voulez dessus ! Jusqu'à mille !

Elle fronce le nez et se concentre un instant sur la boîte de l'appareil avant de corriger :

— Non pardon cent ! elle glousse, j'avais mal lu, mais cent c'est déjà beaucoup.

Je n'arrive pas à partager son enthousiasme mais je m'efforce de répondre poliment. C'est une ado :

— Ouais c'est sûr mais je veux juste écouter des CD. Et j'ai pas cet argent.

« Si on l'a ! »

Oui, mais pas pour ça !

« Cent titres ! »

Lâche-moi. Avant que Ma'ii ne s'y mette la vendeuse reprend :

— Remarquez, je comprends. Je l'ai pas non plus ! Avec ce qu'ils nous payent ici ! Elle glousse à nouveau, et pour écouter en boucle U Got It Bad !

Elle glousse encore. Il faut que je mette fin à cette discussion.

« Sinon on va lui faire mal »

Je cherche furtivement dans le rayon et attrape un baladeur. Je lui montre :

— Et celui-là ? Il est bien ?

Elle grimace en ouvrant ses doigts aux ongles flashy comme pour repousser l'objet loin d'elle :

— Euh… Hun hun, pas bon ! Il a même pas l'antichoc !

— Ouais, mais il est à vingt dollars, donc c'est lui que je vais prendre.

— Vous savez à dix dollars de plus vous avez

« Allez tue-la ! »

Non ! Je souffle avant de lui répondre :

— Merci Gloria celui-là me va très bien.

À l'entente de son prénom, flattée, elle prend une pose de mini miss de supermarché. Avec ses cheveux trop coiffés et ses traits surdessinés par une main amateur ça lui va bien.

— Merci à vous.

Me lance-t-elle appuyée d'un sourire si grand que ses joues remontent jusqu'à ses yeux. J'ai une dernière chose à lui demander :

— Vous avez l'album de Vanessa Carlton ?

Elle en sautille presque en frappant frénétiquement ses mains :

— Ouiii ! J'adore A Thousand Miles ! Ils sont là-bas ! On en a encore reçu ce matin !

« Ils ne l'ont jamais formée je pense »

« Pour ça qu'elle est mal payée »

Inutile de réagir, je lui fais un clin d'œil et m'éloigne d'elle rapidement. Donc, à une heure et demie il est chez lui. À deux heures il ronfle et décuve avant d'émerger six heures plus tard. Merde, je me suis gourrée d'allée, ils rangent leur magasin n'importe comment, c'est ici les CD. Et à huit heures et demie il quitte sa maison avec une bière et son sac de déjeuner.

Un été avec mon grand-père, ou mon grand-oncle… on a chassé le pécari… c'était franchement plus dur à tracer que cette espèce de merde.

Effectivement ils ont du stock de Carlton, j'attrape le premier. La pochette est plutôt laide. Be Not Nobody… mmh, facile à dire.

Quand il rentre de chez Joe il longe la route 66 et s'arrête systématiquement pisser le long du mur de la casse. À l'abri des regards. Parfait.

Il est vingt heures trente je sors du Walmart avec mes achats. J'ai aussi pris une corde, une longue corde, solide. J'avoue que plusieurs idées me sont passées par la tête en la voyant.

« Certaines plus colorées que d'autres »

« Et d'autres plus vicieuses... »

En tout cas on s’est plu. On verra ce que j'en fais, là, j'ai encore le temps de passer chez In-N-Out me chopper un cheeseburger animal style et aller l'attendre tranquillement. Quelque chose de plaisant se passe dans mon corps.

Je passe de Sycamore Avenue à Western, sur ma gauche l'immense parking du centre médical de la région. J'ai toujours trouvé assez cynique d'avoir cet immense hôpital entouré sur trois de ses flancs par des fast-foods et de gargantuesques supermarchés. Détruisez-vous, la solution vous attend là où vous achetez votre poulet frit et votre jerky. Sur la droite, il y a des friches. De grandes zones nivelées, rectangulaires, qui étaient censées accueillir des quartiers résidentiels. Rien n'a bougé en quinze ans, je serais surprise que Kingman devienne un jour une destination prisée par les jeunes cadres en BMW et leur ferme et dynamique femme… Peut-être que s'ils ouvraient un Whole Foods.

Au bout de Beverly Avenue je vois les néons jaunes et rouges du resto qui apparaissent au milieu des autres bâtiments. Je suis peut-être hypocrite mais peu importe, ce truc est une drogue. In-N-Out Burgers, je rentre sur le parking et stationne ma Nova à côté de deux immenses pick-up. Je sors de ma voiture pour pénétrer dans le restaurant, l'odeur de viande grillée me saisit instantanément, les effluves de frites, le parfum des pains. Je marche jusqu'au guichet, à chaque pas, le sol colle de manière subtile à mes semelles. Dans ces lieux, rien n'existe d'autre que ma faim, mes sens. Je pose mes doigts sur le guichet en Formica :

— Bienvenue chez In-N-Out ! Que puis-je pour vous ?

« Il est trop vieux pour bosser là non ? »

« Trop vieux pour bosser. »

C'est vrai, cheveux gris sales qui dépassent de son calot et se collent sur la sueur de son front, lunettes constellées de pellicules et de traces de doigts, il ne fait pas frais.

— Deux cheeseburgers et des Animal Fries !

— Animal Style pour les burgers aussi ?

Quand il parle son goitre se dandine sans grâce, il est, comme ses joues rougies par la couperose et parsemées d'une barbe clairsemée.

— Non juste les frites.

Le clic plastique de sa caisse claque plus fort que le bruit des steaks qui grillent derrière lui, je précise avant qu'il ne me demande :

— À emporter.

Il hoche la tête en approbation, le mouvement fait glisser ses lunettes sur son nez, d'un geste mou il les repousse avec son index autour duquel se décolle un vieux pansement jauni. J'aime cette ambiance. Il relève la tête vers moi la bouche entrouverte et la peau de son cou rebondissant :

— Cinq dollars quatre-vingt-quinze s'il vous plaît.

Je lui tends six dollars. Sans un mot de plus il me rend la monnaie en me prévenant qu'il m’appellera quand ce sera prêt. Je le remercie et me place sur le côté. La salle est calme. Il y a une famille avec deux gamins plutôt calmes mais leur mère a l'air extrêmement triste. Elle tient son verre de thé glacé à deux mains pendant que l'homme à côté d'elle se goinfre d'un double-double dégoulinant. De l'autre côté on dirait un jeune couple qui se partage leur milkshake, les papiers des hamburgers sont chiffonnés et déposés dans la panière en plastique rouge qui les contenait. Y'a aussi ce type seul, tourné vers l'extérieur, ceinture et vêtements de travail, sur son dos le logo que j'avais remarqué sur le pick-up à côté duquel je me suis garée : Fatty Bobby Plumbing, c'est le slogan que je trouve amusant : le gars gras qu'élimine le gras de vos tuyaux. Je me demande si dans ce resto, un autre client s'apprête à la même chose que moi :

— Votre commande madame.

Je me retourne et attrape le sac. Je pense que non.

Le trajet jusqu'au Sand Pits le long de la soixante-six a été un supplice. L'odeur de ce sac de papier... Je m'efforce de rester forte et je prends le temps de me garer comme il faut. Je repère le poteau sur lequel il pisse systématiquement, je recule le plus possible, là où les blocs de béton sont entreposés. Il sera à quarante mètres de moi en plein dans ma ligne de mire. C'est drôle, aujourd'hui, Ma'ii et Nàsh' m'ont laissée plutôt tranquille. C'est rare.

Je commence toujours par les frites, recouvertes de fromage pendant les quelques minutes du trajet, il a eu le temps de bien fondre et de se glisser entre elles entraînant avec lui les fragments d'oignon grillé garantissant une expérience optimale à chaque bouchée. Ce fut de nouveau une dizaine de minutes savoureuses et satisfaisantes mais c'est enfin le moment.

J'attrape le premier cheeseburger, le papier qui l'emballe se froisse sous mes doigts, je devine derrière lui le pain moelleux tiédi par la viande. Je l'observe et le sens, l'odeur du steak grillé surpasse le reste, le cheddar fondu le recouvre partiellement et son jus coule sur la feuille de salade, la tomate avant de venir se lier à la sauce Spread. Mes incisives traversent le bun et viennent fendre la rondelle d'oignon laissant la place à mes canines pour déchirer le steak. Ma langue capte les premières saveurs de grillé et de sel, mais rapidement l'acidité de l'oignon enrobée de la douceur du cheddar vient saturer mes papilles. Le steak juteux se répand entre mes dents. Je mâche et libère le goût des sucs et le croquant de la salade, puis vient la tomate et sa fraîcheur et la sauce Spread qui vient faire exploser tout ça comme Lemmy et sa basse. Je profite de ce morceau encore quelques secondes et j'avale. Je me rends compte en les ouvrant que j’avais fermer les yeux. Je finis le premier cheeseburger avec la même intensité, mais je vais garder l'autre une fois que j'aurai buté l’autre merde.

« Il sera meilleur »

« Meilleur que jamais »

Partie 2 : L'attaque

J'ai clairement surestimé ma capacité à attendre dans une voiture, dans le noir, avec le vent frais du désert qui traverse l'habitacle. Je me suis endormie deux fois déjà.

« Trois... »

Trois fois. Oui. Mais il est minuit moins deux, donc tout va bien. Ça fait une demi-heure que je me suis réveillée en tapant le front sur mon klaxon…

« Ridicule. »

Hmm. J'en arrive à me demander si je vais vraiment aller au bout de tout ça.

« Tu rigoles pas vrai ? »

« ... »

« Tu penses vraiment le laisser s'en tirer ? Il doit mourir ! Souffrir ! »

Je sais pas je…

« Si tu le sais, je suis sereine. On le sait… pourquoi continues-tu à faire semblant ? Il n'y a que nous. »

Je ne fais pas semblant je pense juste que. Enfin, je ne sais pas mais.

« Arrête... »

Je respire profondément, mais Nàsh' a raison, je le sens au plus profond de moi, cette bête qui gronde, cette rage qui monte. Je n'éprouve pas la moindre peur, la seule angoisse que j'ai est celle qu'il ne soit pas là ce soir. Je ne veux plus attendre, je veux le faire maintenant !

« Oh oui... »

Cette nuit va devenir son enfer. Ce sera long et

« Il est là ! »

Hein ?

« Hein ? »

« Là devant nous ! Il est là »

Merde ! Je l'avais pas vu, il a déjà le fute baissé et arrose le poteau de son urine de poivrot. Vite !

« Bouge-toi ! »

J'attrape la poignée de la portière je m'apprête à l'ouvrir mais. Non !

« Quoi ? »

Il était fort ! Je peux pas y aller comme ça !

« Quoi ?! C'est maintenant que tu penses à ça ! Prends ta lame ! »

Ma lame ? Je l'ai pas prise !

« Sombre conne... »

« Ma'ii… on a de la ressource. »

Oui, je fais le tour de toutes les idées et possibilités en un quart de seconde, ce bâtard est en train de siffloter en se secouant. Je tourne la clé de contact, le moteur se lance. Il remonte sa braguette. « Drive » et j'écrase l'accélérateur. Les roues avant patinent sur le gravier et le moteur hurle. Il sursaute et se tourne dans ma direction la tête rentrée dans les épaules.

« Vas-y... »

Le volant bouge de gauche à droite mais je ne quitte pas ce tas de merde des yeux, plus qu'une dizaine de mètres de sursis. J'allume les phares, il tente de protéger ses yeux avec son avant-bras en hurlant.

« Oui ! »

Je le percute. Il s'étale sur le capot alors qu'une intense sensation me remonte la colonne. Putain… Je ne lâche pas l'accélérateur et je l'écrase entre mon pare-chocs et son poteau plein de pisse. Hmm, c'était cool. Il gémit, plié en deux sur mon capot. Des sanglots ?

« Alooors Nick ? On est pas si dur du coup... »

J'enclenche le « reverse » et accélère de nouveau. Mon moteur fume et un de mes phares a explosé et lui glisse comme un étron, de mon capot jusqu'au sol. Je recule à plusieurs mètres et cette fois je descends.

« Qu'il nous voie »

« Oui... »

Il se redresse dans la douleur et s'appuie sur le poteau de bois humide en laissant échapper des râles et autres grognements de douleur. Les os brisés de son bras gauche ont traversé sa peau, pareil pour au moins un de ses fémurs et vu sa posture nul doute que son bassin n'est plus que poussière. Je marche lentement vers lui dans la lueur de mes phares. Prise dans mon truc je ne vois pas le poids lourd remonter la 66. Mais lui me voit. Il klaxonne juste avant d'arriver à notre hauteur en hurlant :

— YEAH ! Fais-lui l'grand jeu chérie !!

Quelle conne !

« On est repérées ! »

« Il l'a prise pour une pute... »

Je me précipite à la portière pour éteindre les phares. Comment j'ai pu ne pas penser à ça ?!

« Parce que t'es conne »

« Non, débutante… on a eu de la chance »

De nouveau dans l'obscurité je jette un coup d'œil à l'autoroute. Plus aucun phare à l'horizon et je me rends compte que la lune éclaire bien assez ce tas de souffrance qu'est actuellement Nick. Je m'accroupis en face de lui :

— Tu te souviens de moi ?

Il me regarde son visage déformé par la douleur intense des muscles déchirés, os brisés et plaies ouvertes. Il essaie d'articuler quelque chose mais les sons qui sortent de lui sont gluants. Aucun mot. Alors j'appuie mon genou sur son tibia brisé. Il hurle. Il hurle trop fort. Je ne dois pas prendre de risque. J'ôte mon débardeur et reproduis l'action. Quand il ouvre de nouveau sa gueule pour gémir je lui enfonce mon haut dans la gorge :

— Tais-toi. Tais-toi !

Je suis fébrile. Je peine à garder un ton calme. Mon cœur bat trop fort, ma voix n'est pas posée.

« C'est l'excitation »

J'essaie de me maîtriser, j'essaie d'une voix douce, posée. Calme :

— C'est Pocahontas…

« Pas mal. »

Ma voix était claire, ma respiration ralentit. Il me regarde ça y est, son visage se décrispe suffisamment pour laisser ses yeux débordants de larmes ouverts :

— Tu me reconnais ?

Il acquiesce je ne sais pas ce que je vois dans ses yeux.

« C'est de la terreur... »

J'aime ça, j'aime déclencher ça. Je tâte plusieurs parties de ses jambes pour voir son état. Chaque pression de ma part déclenche chez lui de violents spasmes de douleur, il a les jambes en miettes. Son pantalon est imbibé de sang. Aucune artère n'a été touchée, il serait déjà mort.

« Parfait, à nous de le finir »

« J'ai une idée, on a la même »

« Oui... »

Oui. Je remonte à quatre pattes au-dessus de lui et attrape sa ceinture pour la lui retirer. Je me redresse et m'accroupis de nouveau derrière lui, entre nous, le poteau. Je passe la ceinture autour de son cou.

« C'est ça... »

Et la serre lentement.

« Attention, pas trop »

Non, juste ce qu'il faut. Un cran, deux puis trois. Je ferme la boucle quand sa trachée est comprimée entre le cuir de sa ceinture et le bois usé. Il peut encore respirer. Moins bien, mais l'air passe quand même. Je lui retire mon débardeur de la bouche, il en profite pour prendre une grande bouchée d'air, mais il suffoque. Nick va bientôt mourir.

« C'est nous qui décidons »

Je pose ma main sur son front :

— Je reviens tout de suite. Tu vas adorer mon idée…

Je retire ma main, il est chaud, moite, son corps est en détresse totale, lui il est fini. Je me dirige vers mon coffre. J'ouvre la malle et balance mon débardeur trempé de bave dedans et j'attrape ma corde.

Quand je la lui attache autour des pieds il gémit encore. J'avoue, je ne fais pas de manières :

— Je suis pas douce, désolée… Mais tu ne l'as pas été non plus pas vrai ?

Je crois qu'il chiale, mais j'entends pas grand-chose d'autre que des bruits d'évier bouché. Ses jambes sont solidement liées l'une à l'autre j'attache l'autre bout au crochet de remorquage de ma Chevrolet. C'est presque prêt. Il ne me reste qu'un truc à faire. Je retourne dans ma voiture pour attraper le baladeur. Le CD de Carlton y est déjà en place. Je mets les écouteurs en place puis :

Track trois, Repeat One et :

— Dors bien bâtard.

Play.

« Allez, c'est maintenant. »

Une fois au volant je lance le moteur et enclenche la marche arrière. Je rallume le seul phare qu'il me reste.

« Je veux voir »

« Je veux voir »

Je veux voir, tant pis pour le reste. Je commence à reculer lentement, la corde glisse sur la poussière avant de se tendre. Son corps se raidit

« Doucement »

Je ne veux pas l'arracher, la corde tire sur ses jambes brisées et son corps commence à se soulever. La chaleur envahit mon corps par l'intérieur, ma respiration se saccade, la sienne s'estompe. Il ne fait aucun bruit, il ne peut pas, mais je le vois la douleur est intenable la ceinture l'étrangle pendant que tous les os de ses jambes et de son bassin se brisent, se croisent et se détachent. La chaleur en moi se fait plus forte encore, par vagues puissantes

« C'est... »

« ...tellement... »

...Bon. Son supplice dure encore de longues secondes, alors que le plaisir m'envahit et qu'une excitation immense me traverse de bord en bord je le vois tenter de lutter pour survivre un instant de plus, puis encore un… Entre douleur infernale et souffle coupé. Je sens que c'est le moment, que c'est là que je dois le faire.

« Oui ! Vas-y ! »

« Maintenant ! »

J'appuie un peu plus sur la pédale, l'étranglant complètement et tirant si fort sur ses jambes que ses yeux virent au blanc. Oui vas-y Nick, vas-y !!

« Crève ! »

« Crève ! »

Crève !

Je relâche l'accélérateur et son corps inerte retombe sur le sol. J'ai besoin de quelques instants encore, j'éteins les phares mais le moteur tourne encore. Mon corps entier vibre, tremble. Je me sens légère.

Dehors ses yeux sont toujours ouverts mais il n'est plus là, la douleur figée dans ses traits. J'entends A Thousand Miles à travers les écouteurs… j'avais peut-être mis le volume un peu fort… Je détache la corde de ma voiture et me tire du Sand Pit. Je m'engage sur la 66 en écrasant l'accélérateur à fond, le moteur fume toujours, j'ai un cheeseburger froid dans la main, mais je suis sûre d'une chose à présent.

Moi c’est Killa. J'existe pour de Bon!

Three

Partie 1 : New Orleans Celebration

La cérémonie s'était bien passée. Leah n'est pas adepte de ces moments, mais ce fut agréable. Agréable de s'entendre dire qu'on est la plus jeune femme à avoir obtenu le grade de capitaine de la police de La Nouvelle-Orléans. Agréable d'avoir cet homme, son homme, qui bientôt sera son mari, lui accrocher ses grades devant cette salle. Agréable de se voir ici après près de quinze ans dans la police.

Monsieur et Madame Beauchene auraient été fiers de leur fille.

Après, il y a eu le trajet de vingt minutes jusqu'au Wiplash Racoon. C'est vrai que Calvin a été plutôt silencieux. Leah l'a remarqué mais n'a pas vraiment cherché une raison à ce silence. Seulement, ça fait maintenant presque deux heures qu'ils sont au bar, entourés de certains amis, d'autres sont déjà repartis. Accoudée sur une table bancale et colante, Leah est là, tenant son Abita fraîche entre les doigts, le regard posé sur Calvin qui passe de son téléphone à sa bière sans vraiment faire attention à ce qu'il se passe autour. Le jazz et ses rythmes cajun que crachent les enceintes dans tout le bar, agrémentés de verres qui tintent, d'éclats de voix et de craquements de bois humide, créent un brouhaha complexe. La lumière jaunie des ampoules qui pendent du plafond se mélange aux lueurs rouges des fins de journée de Louisiane qui traversent les carreaux sales de l'établissement. Elle a essayé de l'approcher mais il est taciturne et ne la laisse pas vraiment réchauffer l'ambiance. Elle le croit triste, mais se demande si ce n'est pas simplement de l'ennui. Pourtant tous les amis sont les siens. Leah n'en a pas. Pas ici en ville en tout cas, ni dans l'État. Sauf peut-être Jake Daze, le chef adjoint, le seul de ses collègues vraiment proche. Il vient d'être grand-père, alors il est rentré tôt lui aussi, c'était déjà gentil d'être passé. C'est dommage, elle avait eu une autre idée de cette soirée de célébration. Mais inutile d'insister, autant rentrer.

Le Cherokee vert foncé se stationne dans l'allée du 3833 Leila Place. Elle enclenche le frein à main et coupe le moteur avant de descendre. Les deux portières claquent et Leah se dirige vers l'entrée en sortant la clé de son sac, elle porte toujours l'uniforme de la cérémonie et c'est Calvin qui porte sa casquette blanche. Il marche derrière elle, le regard bas. Il n'y a eu aucun échange concret durant le trajet et Leah commence à en être agacée. Quand il est comme ça, c'est pas simple de prendre Calvin, il peut être vite excessif dans ses réactions. « Sympa d'avoir gâché ma soirée ! » c'est ça qu'elle aimerait lui dire. Trop frontal. Aucune chance de discussion après ça. Elle pourrait essayer une autre solution, elle n'en a pas forcément envie vu son comportement, mais c'est peut-être plus simple comme ça. Après tout, c'est peut-être ça, peut-être qu'il s'est senti exclu, peu etre inferieur… Elle trouve ca bizarre mais elle ne comprend pas toujours ses problèmes à lui. Calvin s'avachit dans le canapé et allume la télé sans un bruit autre que celui des ressorts du divan sous son poids. Elle prend quelques secondes dans la cuisine, essaie de réduire sa colère qui pourtant bouillonne en elle. Elle inspire, expire, se calme avant de rentrer dans le salon à pas de louve. Calvin est dos à elle, toujours assis. D'un mouvement lent et doux, elle passe ses bras autour de son cou et du haut de son torse. Elle l'étreint et approche ses lèvres de son oreille :

— Tu ne veux pas m'enlever cet uniforme ?… pas de réponse, elle poursuit, au moins le bas…

D'un geste sec de l'épaule, il l'éloigne de lui en répondant sans effort :

— Non, c'est bon, t'inquiète.

« T'inquiète », se répète-t-elle dans sa tête. C'en est trop, la méthode douce n'a pas marché. Elle décide de couper court :

— Allez, c'est bon ! Qu'est-ce que t'as ?

— Quoi ? demande-t-il, blasé.

— Quoi ? T'as été froid toute la soirée !

— Mais non, j'ai mis ta médaille !

— Mes grades…

— Quoi ?

— Rien. Mais après ? Au Racoon ?

— Eh ben quoi ? J'étais là !

Elle attrape la télécommande et baisse le son. Il échappe une plainte sans énergie et elle reprend en jetant l'objet sur le coussin brodé à côté de lui :

— Oui, t'étais là, c'est factuel. Mais avec moi ? Tu n’as pas eu la moindre attention pour moi. !

— Ça va… coupe-t-il en récupérant la télécommande.

Leah se tourne brièvement vers la télé, il remet le son. Elle fait deux pas et l'éteint :

— Mais arrête ! grogne-t-il.

— Non, c'est bon là ! C'était ma soirée ! Et tu m'as ignorée tout du long ! Pourquoi ?

— Mais pour rien !

Il se lève d'un bond et se dirige vers leur chambre. Leah, excédée, le suit au travers du couloir. Il entre dans la chambre et donne un coup dans la porte pour la claquer, mais elle l'attrape juste avant qu'elle ne claque. Elle déboule dans la chambre :

— Dis-moi ce qu'il y a !

— Non ! renvoie-t-il comme un adolescent.

Ils se regardent avec insistance sans un mot pendant quelques secondes. Elle a envie d'exploser, mais les murs ici sont fins, et les voisins entendraient tout. Avant qu'elle ne trouve quoi répondre, c'est lui qui prend la parole, à présent assis sur le lit, le regard sur ses pieds :

— On doit arrêter !

— De se fâcher ? Oui, je pense.

— Non, tout. Nous.

Elle veut répondre mais rien ne sort, c'est comme si elle s'était pris un coup dans la poitrine. Elle a déjà eu des chocs violents, des coups, même une balle il y a quatre ans. Le métier de flic est ce qu'il est, mais là, c'est différent, ce n'est pas que physique, c'est tout son mental qui vacille, toutes ses pensées :

— Pardon ?

demande-t-elle, sans saisir la situation, ou en refusant d'y croire. Il lève enfin ses yeux vers elle. Elle sent ses genoux trembler, les larmes lui monter, mais elle veut faire face à cette réponse :

— On doit arrêter.

Ce n'est pas plus clair. Elle réfléchit, cherche, mais rien n'a de sens, l'année prochaine ils devaient se marier, cette promotion était le signal qu'ils attendaient. Meilleur salaire, moins de terrain, moins de risques. Ils auraient même eu le temps de faire un enfant. Elle pose sa main sur la commode de la chambre, elle cherche son équilibre et balbutie :

— Mais pourquoi ?

Il se relève et se tourne vers elle, il est stable et la désigne de la main :

— Parce que tout ça, c'est trop pour moi !

— Explique-toi, s'il te plaît…

Il semble vouloir essayer de sangloter mais il force, sa voix tremble à peine mais il grossit ses chevrotements :

— Juste au boulot, tout le monde se fout de moi ! Ils disent que je suis ton toutou !

— Pardon ? répète-t-elle, hébétée.

— Bah ouais ! Tu gagnes plus que moi et avec cette promotion… J'ai l'impression de ne pas avoir ma place d'homme dans notre couple.

— Ta place d'homme ? Mais depuis quand tu…

— C'est toi la réussite, t'es la flic brillante ! Celle qu'a les médailles, qu'a survécu à une fusillade ! Moi, je suis juste le p'tit garagiste loser !

— Mais jamais j'ai…

Il l'interrompt, montant encore d'un ton.

— C'est trop tard, Leah ! Moi, j'en peux plus ! On doit stopper tout ça !

Il passe à côté d'elle pour retourner dans le salon. Elle reste là un moment, appuyée sur la commode, essayant d'encaisser l'ouragan qu'elle vient de se prendre en pleine gueule. Elle secoue la tête. Les larmes montent de nouveau, mais cette fois impossible de les retenir. Elle sanglote, debout et immobile dans sa chambre. Les larmes coulent sur ses joues et tombent sur ses grades et son uniforme d'apparat. Comment a-t-elle pu ne rien voir venir ? C'est absurde, c'est vrai, certaines choses s'étaient étiolées entre eux, les contacts, l'intimité, mais quand même, il y avait toujours de bons moments, même si les deux derniers mois… Son cœur se fige. Ses larmes cessent. Elle connaît Calvin, ces propos n'ont aucun sens. Elle a compris. Déterminée, elle se redresse et retourne à son tour dans le salon. Surpris, il se tourne vers elle, les yeux grands ouverts, son téléphone dans la main et la télécommande dans l'autre. Elle se plante devant lui :

— Elle a quel âge ?!

Clarita a 25 ans, c’est une cliente du garage, elle conduit une Firebird 77 rouge cerise, comme son rouge à lèvres. Leah l’a traitée de vilain nom, elle lui a aussi signifié qu’elle avait un nom d’eau minérale. Mais au fond elle le sait, c’est pas elle la fautive, c’est Calvin. Devant les décolletés de la jeune Clarita il a dû oublier de préciser qu’il était fiancé. Il y a peut-être pensé quand elle avait ses lèvres carmin autour de son sexe, mais il a préféré expliquer que c’était compliqué avec Leah. Qu’avec elle, quand ils baisaient dans sa Firebird, il se sentait enfin libre. Libre comme il ne l’avait jamais été. Tu m’Elton John. Elle, elle a remis sa vieille Pontiac en état pour presque pas un rond, quelques pipes et quelques dîners. Mais elle est peut-être vraiment amoureuse. Au fond, Leah espère que non, qu’elle se sert de lui et qu’il se retrouvera comme un con dans un appart trop petit. L’amour, le sexe et la haine rendent aveugle. Avec la même intensité, la même brutalité mais pas de la même façon. Tout est une histoire de perception des défauts de l’autre. L’amour les estompe, voire les efface. La haine les dessine, les rend saillants, agressifs. Là où ils peuvent être sublimes pendant le sexe, la haine les rend évidents.

Partie 2 : You’ve got a message.

Message vocal11:48 PM

« … Salut Jake, c’est Leah. Tu t’en doutes, mon nom s’affiche. J’ai encore un peu de mal avec ces portables… Écoute, je… j’aurais préféré t’avoir en direct mais il est tard et… peu importe. Tu sais ce qu’il s’est passé avec Calvin. Ça fait un mois maintenant et je n’y arrive pas. Je… Je pensais réussir à passer au-dessus de ça mais je suis pas si forte.

Hier je l’ai vu au volant de cette Pontiac rouge. Plaque : LIPSTK. Je…

Il faut que je parte. Je sais que tu connais du monde, si tu arrives à me trouver une place loin de cette ville et de cette tête de nœud, je t’en serais reconnaissante.

Je suis… désolée, je ne voyais pas mon avenir de capitaine ainsi…

Je te laisse, pas envie de pleurer sur un répondeur. Tiens-moi au courant. Salut. »

Message vocal09:32 AM

« Salut Leah. A priori t’es pas disponible. Je veux que tu saches que je comprends, mais je me sens obligé de te dire que je me ferais une joie d’arracher les oreilles de ce petit enfoiré. LIPSTK ! C’est noté, les gars vont pas lâcher cette bagnole. Je sais que tu m’as donné la plaque pour ça mais… Hey ! Tu me connais, je crois. Quand même, une partie de toi voulait ça, pas vrai ? En tout cas t’en fais pas. Ni pour ça ni pour quoi que ce soit d’autre. J’ai un pote de toujours à Phoenix. Il bosse pour le maire. Je vais le contacter et essayer de te trouver quelque chose à ta mesure. En attendant, prends soin de toi, oublie ces deux connards et leur bagnole de con…

… Franchement, ça fait chier, Leah. Ça aurait pas dû arriver. Tu vas nous manquer… »

De
j.daze@bellsouth.net
À
jonathan.miller@phoenix.gov
Objet
Un service mon pote.

Hey Johny !

J’espère que tout va bien pour toi, Margot et vos trois petits monstres ! J’aimerais les nommer mais j’ai peur de me tromper, ce qui me fait dire, mon pote, que ça fait bien trop longtemps qu’on s’est pas vus ! D’ailleurs la dernière fois qu’on s’est eus, tu me disais que Margot voulait essayer le libertisme, c’est ça ? Vous l’avez fait du coup ?

Tout ça mis à part, je t’écris pour une raison moins cool. Ma meilleure collaboratrice, Leah Beauchene, je t’en avais parlé je crois, elle vit un truc moche. Le connard à qui elle était fiancée a décidé de se barrer avec une espèce de petite pute. Bref, je te passe les détails mais la gosse est anéantie, son boulot s’en ressent et elle m’a demandé d’essayer de lui trouver une place ailleurs. Elle est capitaine maintenant, mais honnêtement je crois qu’elle serait prête à accepter n’importe quoi tant qu’elle s’éloigne de l’autre con. Cela dit. Moi, je n’accepterais pas n’importe quoi pour elle. C’est un élément solide, fiable, ultra compétente et dévouée. Je l’aurais bien gardée pour moi tout seul. Enfin voilà, si t’as un truc, hésite pas, elle est prête.

Je te dis à bientôt mon ami.

Jake.

Ps : (on peut mettre des ps dans un mail ?) Peu importe, l’autre jour en rangeant le bureau, Lizzie a retrouvé les photos qu’on avait prises de notre excursion Jeep à Moab… la vache, ça fait quoi ? 20 ans ? Tout m’est revenu, Slick Rock au coucher du soleil, les bières bues allongés sur le capot, les ribs grillés de ce p’tit bouge où on avait passé la soirée. C’était super. Vous me manquez tous les deux, vous manquez à Lizzie aussi.

De
jonathan.miller@phoenix.gov
À
j.daze@bellsouth.net
Objet
Bonjour Jake Daze !

Ce matin je me lève, plus de café à la maison. Je me dis okay, je passe par le Starbucks, mais c’est toujours bondé, trente minutes pour être servi, il faut pas que je traîne. Mais Margot a voulu acheter une Jaguar, je te l’avais pas dit ça ? Eh bien cette saleté d’Anglaise n’a bien sûr pas voulu démarrer. Tu sais qu’on n’a jamais eu de problème avec le Suburban… Bref, me voilà parti en retard dans la Civic de Brian (le plus grand ! Suis Jason et Ian, bien sûr que tu t’en rappelais, je te vois faire « ah mais ouiiii. ») enfin voilà, je suis dans la Civic d’un ado qui pense plus aux filles qu’à ses cours, je ne te raconte pas l’état de sa voiture… qu’on pourrait davantage appeler une garçonnière roulante. Mais du coup mon Jake, plus le temps de passer au Starbucks, me voilà donc arrivé au bureau dans un état de rage assez conséquent. Rehaussé par la presque glissade dans la déjection d’un énorme molosse sur le trottoir juste devant la mairie… Des fois la vie… Tout ça pour dire mon ami que ton mail a été une véritable joie ! Donc : MERCI !

On parle souvent de vous avec Margot, vous nous manquez aussi, et se retrouver tous à Moab me paraît être une sublime idée qu’il faudrait concrétiser ! Car oui, dans 3 mois, ça ferait pile 20 ans. Je pense que c’est le moment parfait pour réitérer l’expérience ! En espérant qu’il y ait toujours le Sand Flat Grill (le nom du bouge).

Libertisme… Jake, voyons, je t’avais dit échangisme, qui relève du libertinage. Écoute, oui on a pu expérimenter ça. Te raconter ça dans ce mail déjà trop long serait gâcher des heures où je pourrais te conter ça autour d’une Pabst. Donc je dirais juste que ce fut : enrichissant et étrange.

Je me rappelle de Leah Beauchene, oui. C’est vacherie ce qui lui arrive. Je l’avais croisée à un congrès au Texas. C’est elle qui s’était présentée à moi sur ta recommandation. Une excellente flic, sans aucun doute. Je vois ce que je peux faire, j’ai déjà quelques pistes, certaines plus sérieuses que d’autres. Dès que j’en sais plus je te tiens au courant, et toi en attendant vois avec ta chère Lizzie pour ce projet à Moab. J’insiste et je ne rigole pas.

À très vite mon ami

Jonathan Miller.

Message vocal12:05 PM

« Salut Leah… j’aurais peut-être dû appeler plus tard, j’imagine que tu manges. Enfin peu importe, pas d’horaire pour les bonnes nouvelles, pas vrai ? Ça a mis un peu de temps, tu sais c’que c’est, les paperasses et tout. J’ai contacté mon pote Jonathan Miller, il est adjoint au maire à Phoenix. Tu l’as rencontré à un congrès. Peu importe. Il t’a trouvé quelque chose qui pourrait te plaire. Tu connais Kingman en Arizona ? Bon, je vais pas te mentir, c’est un peu un trou. Mais le city manager cherche désespérément un Chief. Ce sera d’abord de l’intérim mais si tu t’y plais, la place devrait rapidement devenir définitive. Ils ont personne depuis quatre mois, le dernier s’est buté à la chasse… ou il s’est fait buter à la chasse… je sais plus. En tout cas le maire de la ville est aux abois, ils ont un malade qui a déjà fait trois victimes et l’enquête piétine. Vas-y, résous ça et tu seras la reine là-bas…

Écoute, je sais que Chief à Kingman c’est pas aussi reluisant que Capitaine chez nous, mais si c’est ce que tu veux, je suis certain que tu y seras parfaite. Tous les papiers sont sur mon bureau, ils sont arrivés ce matin… je savais même pas qu’on avait un fax. T’as plus qu’à passer, signer, faire tes valises et on ira boire un coup. Rappelle-moi si y a quoi que ce soit. Salut ! »

« Merci » murmure t elle en reposants son téléphone.

À suivre…Chaos-Boy